Le changement climatique et la crise des incendies de forêt en Australie

Par Frank Gaglioti
6 janvier 2020

L’Australie connaît actuellement des incendies de forêt catastrophiques sur une grande partie de son territoire. Leur fumée enveloppe les villes et les grandes agglomérations. Si la campagne australienne a toujours connu de ces feux qui ont influencé le paysage de nombreuses façons, la saison d’incendies actuelle est d’une toute autre qualité.

Les climatologues, qui avertissent depuis les années 1980 de l’impact du changement climatique, soulignent l’influence du réchauffement planétaire sur la violence de ces incendies de forêt.

Ces incendies dévastateurs sont un phénomène international. L’an dernier, on en a vu de majeurs en Suède, au Portugal, en Italie, en Californie, en Alaska et en Sibérie, tout comme en Afrique et en Amérique du Sud.

Le moteur des changements qui s’opèrent dans le climat est l’augmentation constante des gaz à effet de serre dans l’environnement.

Selon le rapport du Bureau of Meteorology (BOM) et de l'Organisation de la Recherche scientifique et industrielle du Commonwealth (CSIRO) sur l'‘État du climat en Australie en 2018’, la concentration de tous les gaz à effet de serre dans l'atmosphère a continué de s’accentuer.

Les scientifiques estiment que les concentrations de gaz à effet de serre n’ont pas été aussi élevées depuis 800.000 ans, une montée due principalement à la combustion de carburants fossiles.

L’accentuation permanente de la concentration de ces gaz a fait augmenter les températures dans le monde. Selon le rapport cité plus haut «la température moyenne de l’air s’est réchauffée de plus d’un degré Celsius depuis le début des relevés en 1850. Chacune des quatre dernières décennies a été plus chaude que la précédente».

Le Goddard Institute for Space Studies de la NASA estime que les températures dans le monde étaient en 2018 supérieures de 0,83 degré Celsius à la moyenne de 1951 à 1980. Les cinq années ayant précédé 2019 avaient été les plus chaudes de l’histoire moderne.

«La tendance à long terme des températures est beaucoup plus importante que le classement des années particulières, et cette tendance est à la hausse… Les 20 années les plus chaudes enregistrées l’ont été au cours des 22 dernières années. Le degré de réchauffement au cours des quatre dernières années a été exceptionnel, tant sur terre que dans les océans», a déclaré Petteri Taalas, secrétaire général de l’Organisation météorologique mondiale (OMM).

L’augmentation constante des températures provoque des changements majeurs dans le climat de la planète.

Sophie Lewis, climatologue de l’université de Canberra et auteure principale du sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental des Nations unies sur l’évolution du climat (GIEC), a estimé que l’indice du système d’évaluation des risques d’incendie en Australie est à la hausse depuis un demi-siècle.

«Quelque chose a changé dans la climatologie; la tendance est très nette», a dit Lewis.

La saison intense des incendies actuels met en évidence deux indicateurs du changement climatique: il n’y a pas de phénomène météorologique El Niño comme lors des saisons d’incendies de 1994, 2003 et 2009, et la saison de cette année a commencé tôt.

Le cycle El Niño ou Oscillation australe El Niño (ENSO) comprend des fluctuations des températures océaniques et atmosphériques dans le centre-est du Pacifique équatorial qui tendent à entraîner des conditions plus chaudes et plus sèches en Australie.

Une étude menée par Chris Lucas, chercheur principal au BOM, et Sarah Harris, directrice de la recherche et du développement à la Country Fire Authority, identifie les principaux facteurs du climat australien.

Afin de révéler les tendances à long terme qui influent sur les incendies de forêt, ces deux scientifiques ont examiné leur historique saisonnier sur 44 ans dans 39 stations météorologiques différentes. Ils ont constaté que si El Niño est la cause la plus importante de conditions extrêmes d’incendie, le dipôle de l’océan Indien (IOD) et le Mode annulaire austral (SAM) affectent eux aussi profondément le climat.

L’IOD consiste en fluctuations des températures maritimes de surface dans les zones tropicales ouest et est de l’Océan indien. Le SAM décrit le mouvement nord-sud de la ceinture de vents d’ouest autour de l’Antarctique et est un indicateur important des précipitations en Australie méridionale.

«Le changement climatique à long terme en Australie est une réalité indéniable», déclarent Lucas et Harris.

El Niño, IOD et SAM contrôlent la variabilité naturelle de l’environnement et du climat australien. L’impact du réchauffement planétaire sur ces régimes climatiques a créé les conditions de la catastrophe des incendies actuels.

Le rapport sur l’‘État du climat 2018’ note une forte hausse de la température de la surface terrestre et une baisse de 10 à 20 pour cent des précipitations de la saison fraîche dans tout le sud de l’Australie depuis les années 1970. Des changements étroitement associés à la hausse des émissions de gaz à effet de serre due tant à l’humanité qu’à la variabilité naturelle.

En novembre 2019, le Climate Council a publié un rapport intitulé «This is Not Normal» (Ceci n’est pas normal), traitant du « changement climatique et de l’escalade des risques d’ incendies de brousse ». Il souligne que les pluies de janvier à août pour la Nouvelle-Galles du Sud ont été, dans la majeure partie de cet État, les plus faibles jamais enregistrées. Le changement climatique a aggravé les conditions record de sécheresse.

La montée des températures accroît la transpiration végétale, entraînant une hausse considérable de la sécheresse dans une végétation qui peut s’enflammer à la moindre étincelle. Elle a également conduit à une situation sans précédent où les forêts humides de Nouvelle-Galles du Sud et du Queensland ont été entièrement calcinées durant cette saison d’incendie.

«La chaleur est aussi un facteur qui exacerbe la sécheresse et permet aux étincelles de se maintenir. La quasi-totalité du bassin Murray-Darling, par exemple, a connu une chaleur record cette année (2019)», indique le rapport du Climate Council.

Le réchauffement climatique est également responsable de l’extension dans le temps de la saison des incendies. Celle-ci se produit généralement au plus fort de l’été, en janvier et février, mais cette année, elle a commencé au début du printemps. Son allongement l’a fait coïncider en partie avec la saison d’incendie de l’hémisphère nord, ce qui a rendu bien plus difficile l’accord international de partage du matériel coûteux de lutte anti-incendie, comme les avions et hélicoptères larguant des produits ignifuges.

«Nous le ressentons tous… Alors que les saisons d’incendie s’accélèrent et s’allongent – et c’est ce qui semble absolument se produire, la science nous le dit – les avions sont de plus en plus sollicités pour soutenir la lutte contre les incendies», a déclaré le directeur général du Centre national australien de lutte aérienne contre les incendies, Richard Alder, au New York Times.

L’un des aspects les plus dévastateurs et les plus tragiques du réchauffement climatique est l’intensité accrue des incendies de forêt dont beaucoup sont à présent classés comme catastrophes. Ces incendies sont si violents que les pompiers sont impuissants à les éteindre.

On a créé cette catégorie d’incendie après ceux de Canberra en 2003 et du Samedi noir, dans l’État de Victoria, en 2009, qui ont fait 179 victimes. Ce fut la première fois en Australie que l’on a su que les incendies produisaient leur propre modèle météorologique – un orage super-cellulaire connu sous le nom de pyro-cumulo-nimbus.

Selon les services d’urgence du Territoire de la capitale australienne (ACT), cela avait produit des vents horizontaux de 250 km/h et une vitesse verticale de 150 km/h, et le pyro-cumulo-nimbus qui en avait résulté, avait produit un ‘flahover’ couvrant 120 hectares en 0,04 seconde. Un ‘flashover’ est une combustion presque simultanée.

L’année dernière, le 12 novembre, la région du Grand Sydney, dont les districts environnants des Blue Mountains, du Greater Hunter et de Central Coast, les régions d’Illawarra et de Shoalhaven, ont connu des incendies de niveau catastrophique. C’était la première fois que cette catégorie s’appliquait à une zone aussi peuplée où vivent six millions de personnes.

On sait que de tels incendies se produisent dans des conditions météorologiques instables accompagnées d’une faible humidité, de vents forts et de températures élevées. Selon le rapport du Climate Council cependant, dans l’incendie du Grand Sydney «l’atmosphère était relativement stable et n’aurait donc pas dû être propice à ces événements extrêmement imprévisibles et dangereux. Pourtant, c’est arrivé».

Le réchauffement climatique est également cause de la fréquence accrue des coups de foudre déclencheurs d’incendies. En 2014, la revue Science publiait un article intitulé «Prévisions sur l’augmentation aux États-Unis des coups de foudre dus au réchauffement planétaire ». Pour chaque degré Celsius de réchauffement le rapport prévoyait une augmentation de 12 pour cent des coups de foudre.

Selon un article de la revue Scientific American d’octobre 2017 intitulé «Voici ce que nous savons sur les feux de forêt et le changement climatique », les incendies de brousse donnent naissance à des boucles de rétroaction. Arbres et plantes en général sont des réservoirs du gaz à effet de serre dioxyde de carbone. Lorsque les plantes brûlent, le gaz carbonique est libéré dans l’atmosphère augmentant les gaz à effet de serre et la température de la planète. Dans les incendies comme ceux d’Alaska, de Sibérie et de Suède, des zones de tourbe profondes de plusieurs mètres peuvent brûler totalement en un seul incendie.

«Un bon incendie brûlant à un ou deux mètres de profondeur peut libérer une accumulation de carbone pour des milliers d’années d’un seul coup », a dit au Scientific American Mike Flannigan, directeur du Western Partnership for Wildland Fire Science de l’université d’Alberta, au Canada,

Les scientifiques prévoient que le nombre et la férocité des incendies de brousse augmenteront à l’avenir. Le rapport du Climate Council prévoit qu’à partir de 2019, le nombre des jours d’incendies «très intenses» ou «extrêmes» pourrait passer de 4 à 25 pour cent en 2020 et de 15 à 70 pour cent pour 2050. Le rapport cite plusieurs études qui indiquent toutes que les conditions pour les incendies en Nouvelle-Galle du Sud et au Queensland «se développeront considérablement d’ici la fin du siècle».

L’Australie est confrontée à une saison d’incendie aux proportions effroyables en raison du changement climatique. Les scientifiques savent ce qu’on doit faire pour stopper l’augmentation constante des gaz à effet de serre. Or, cela ne peut se faire dans le cadre du système capitaliste, dominé par le profit à court terme et une division archaïque du monde en États-nations rivaux. Partout dans le monde, les gouvernements sont incapables de s’entendre sur un plan international et de proposer autre chose que des mesures toutes cosmétiques.

Seule une société socialiste planifiée peut mettre fin à l’inégalité sociale tout en mettant en œuvre un plan international pour inverser les ravages du changement climatique.

(Article paru d’abord en anglais le 4 janvier 2020)