Les enseignants de l'Ontario organisent des débrayages régionaux, alors que le gouvernement Ford intensifie ses menaces

Par Roger Jordan
21 janvier 2020

Des dizaines de milliers d'enseignants de l'Ontario participeront à des grèves régionales d'une journée cette semaine pour s'opposer à l'attaque du gouvernement provincial conservateur contre l'éducation publique.

Près de 200.000 enseignants travaillent sans contrat depuis le 31 août. Ils sont affiliés à quatre syndicats différents représentant les enseignants des écoles élémentaires et secondaires, des écoles de langue française financées par l'État et des écoles catholiques, respectivement.

Tous font les frais du plan des conservateurs visant à équilibrer le budget en sabrant l'éducation et les autres services publics, et tous sont visés par la «Loi sur la protection d'un secteur public viable pour les générations futures» du gouvernement. Adoptée en novembre dernier, cette loi limite les augmentations de salaire et d'avantages sociaux des enseignants, des travailleurs hospitaliers et des autres travailleurs du secteur public provincial à un niveau bien inférieur au taux d'inflation pour les trois prochaines années.

Le personnel enseignant et le personnel de soutien scolaire font du piquetage à l'école secondaire Sir John A. MacDonald de Waterloo dans le cadre d'une marche régionale de la FEESO le 18 décembre dernier

Pourtant, les quatre syndicats d'enseignants font tout pour maintenir la division des enseignants. Chacun poursuit des négociations distinctes avec le gouvernement et une stratégie de négociation distincte, tout en prétendant que les enseignants peuvent éviter un affrontement frontal avec le gouvernement de droite de l'Ontario, dirigé par Doug Ford, en limitant les mesures de grève aux campagnes de grève du zèle et aux débrayages rotatifs.

La Fédération des enseignants de l'élémentaire de l'Ontario (FEEO), qui compte 81.000 membres, a demandé des débrayages régionaux contre différents conseils scolaires pour chaque jour de la semaine. Les grèves d'une journée débutaient lundi par des débrayages au Toronto District School Board, le plus important de la province, et au York Region District School Board, qui dessert neuf municipalités au nord de la région métropolitaine de Toronto et qui est le troisième plus important district scolaire de la province.

Mardi, les 45.000 membres de l'Ontario English Catholic Teachers' Association (OECTA) sont censés débrayer.

Mercredi, les enseignants du secondaire affiliés à la Fédération des enseignants des écoles secondaires de l'Ontario (FEESO) feront la grève pour la journée dans neuf conseils scolaires, dont le Toronto District School Board. La FEESO a tenu une journée de grève à l'échelle de la province le 4 décembre et depuis, elle tient une journée de débrayage régional par semaine.

L'Association des enseignants franco-ontariens, qui représente le personnel enseignant des douze conseils scolaires de langue française de la province, a lancé une campagne de grève du zèle jeudi dernier, mais n'a pas de plan de grève pour l'instant.

Les enseignants sont plus que prêts à mener une lutte déterminée contre l'attaque de Ford sur l'éducation publique. Lors du scrutin de l'automne dernier, chacun des syndicats a enregistré des votes de grève presque unanimes, ce qui reflète une opposition profonde aux plans du gouvernement visant à augmenter l'effectif des classes, à limiter les augmentations salariales à 1% par année pendant trois ans, à sabrer le financement de l'éducation et à supprimer 10.000 emplois ou plus dans l'enseignement.

De plus, le public éprouve une grande sympathie pour les enseignants, malgré une campagne de diffamation menée par le gouvernement et les médias pour les attaquer parce qu'ils prennent les enfants en «otage» et bénéficient de salaires et d'avantages sociaux «généreux».

Cependant, les syndicats, qui ont entretenu des relations très étroites avec les gouvernements libéraux McGuinty et Wynne alors même qu'ils imposaient des années d'austérité, sont déterminés à empêcher une grève totale des enseignants et une contestation de la classe ouvrière contre le détesté gouvernement Ford.

Les efforts des syndicats pour diviser les enseignants et contenir et étouffer un mouvement de masse en défense de l'éducation et d'autres services publics enhardissent Ford et ses sbires. Dans des remarques faites la semaine dernière, Ford a promis que le gouvernement ne plierait jamais dans sa demande pour que les enseignants acceptent une réduction de salaire réel. Le premier ministre de l'Ontario a également signalé que, bien que son gouvernement préfère obtenir l'appui des syndicats pour imposer des reculs, il criminalisera les grèves des enseignants, si nécessaire.

Lorsqu'on lui a demandé en conférence de presse jeudi si le gouvernement était maintenant prêt à donner suite aux menaces qu'il avait faites au printemps dernier de criminaliser les grèves des enseignants, M. Ford a répondu: «Ce que nous voulons vraiment faire, c'est conclure un accord.» Légiférer le retour au travail des enseignants serait, selon lui, «la dernière étape».

Plus tôt la semaine dernière, le ministre de l'Éducation, Stephen Lecce, a attaqué les syndicats d'enseignants pour avoir prétendument omis de faire des concessions à la table de négociation. «Nous l'avons fait systématiquement tout au long de l'automne», a déclaré Lecce, mais les syndicats «n'ont bougé sur aucune de leurs principales questions. Ils n'ont fait que poser des ultimatums.»

Ce sont des paroles qui ont du culot pour un gouvernement qui, à l'approche des négociations, a annoncé des réductions radicales des dépenses en éducation et des changements majeurs, notamment l'augmentation de la taille des classes dans les classes supérieures et l'introduction obligatoire de cours électroniques. Par ce dernier mécanisme, le gouvernement prévoit non seulement d'augmenter la taille des classes, mais aussi d'ouvrir la porte à la privatisation de la prestation des cours.

Soulignant la menace du gouvernement d'utiliser la loi de retour au travail pour criminaliser la résistance à sa volonté de détruire l'éducation publique et d'imposer des contrats de concession aux enseignants, Lecce a ajouté de façon inquiétante: «Il est encore temps de conclure un accord».

Les trois syndicats qui se sont mis en grève cette semaine ont maintenu un silence assourdissant sur la menace imminente d'une loi de retour au travail. C'est parce que la FEESO, l'OECTA et la FEEO n'ont absolument aucune intention de résister à un tel assaut antidémocratique.

Les syndicats cherchent désespérément à trouver un arrangement avec le gouvernement. Mais si cela s'avère impossible, ils ordonneront aux enseignants de se conformer à la loi briseuse de grève du gouvernement conservateur, comme l'ont fait à maintes reprises les syndicats des secteurs public et privé du Canada depuis des décennies.

Les syndicats d'enseignants ont des liens étroits avec la Fédération du travail de l'Ontario (FTO), qui a travaillé sans relâche depuis l'arrivée au pouvoir de Ford pour contenir et réprimer l'opposition de la classe ouvrière. En effet, la FTO n'a même pas osé organiser une manifestation de masse contre la loi des conservateurs qui réduira les salaires réels d'un million de travailleurs du secteur public chaque année pendant les trois prochaines années.

Par le biais de sa campagne «Le pouvoir du plus grand nombre», la FTO s'efforce de canaliser les énergies des travailleurs derrière une campagne visant à élire un gouvernement «progressiste» en 2022, c'est-à-dire un gouvernement procorporatif et proaustérité formé par les libéraux ou les néo-démocrates. La présidente de la FTO, Patty Coates, qui dirige maintenant la campagne, est un membre de longue date de la FEESO.

Une grève totale des enseignants des écoles élémentaires et secondaires de l'Ontario serait bien accueillie par les élèves, les parents et l'ensemble des travailleurs et pourrait rapidement devenir le catalyseur d'une plus grande poussée de la classe ouvrière, en Ontario et dans tout le Canada, contre l'austérité, les concessions contractuelles, les lois antigrèves et la campagne plus vaste de l'élite au pouvoir pour criminaliser l'opposition sociale.

C'est précisément la raison pour laquelle les syndicats d'enseignants, la FTO et Unifor sont si déterminés à l'empêcher. Depuis des décennies, ces organisations procapitalistes sont complices de l'assaut contre la classe ouvrière. Les principales préoccupations des bureaucrates qui les dirigent sont de défendre leurs salaires à six chiffres, leur partenariat étroit avec le gouvernement libéral fédéral, les libéraux de l'Ontario et d'autres sections de l'establishment politique, et leurs diverses positions au sein du gouvernement et des conseils consultatifs tripartites.

S'ils veulent l'emporter, les enseignants doivent prendre en main leur lutte pour obtenir de meilleurs salaires, des classes moins nombreuses et un meilleur financement et équipement pour l'éducation publique. Des comités de grève indépendants doivent être formés pour coordonner les grèves à l'échelle provinciale, lancer des appels à des grèves de solidarité et à des protestations des éducateurs partout au Canada et à l'étranger, et mobiliser toute la puissance de la classe ouvrière dans une lutte politique pour faire tomber le gouvernement Ford: la seule façon de mettre fin à sa campagne d'austérité.

Surtout, les enseignants doivent comprendre que leur lutte est politique et les met en conflit avec l'ensemble de l'establishment capitaliste. Les conservateurs de Ford mènent peut-être l'assaut le plus brutal sur l'éducation publique depuis plus de deux décennies, mais les libéraux étaient tout aussi désireux d'imposer l'austérité dans les écoles et les autres services publics lorsqu'ils étaient au pouvoir. De plus, l'attaque de Ford contre les enseignants est le fer de lance d'une offensive plus large contre les travailleurs, menée par l'élite dirigeante à tous les niveaux de gouvernement, afin d'augmenter les profits des entreprises et d'obtenir les ressources financières nécessaires pour fournir à l’armée canadienne de nouvelles flottes de navires et d'avions de guerre. Et le NPD, qui soutient les libéraux de Trudeau au niveau fédéral, participe à cette offensive.

La défense de l'éducation publique n'est possible qu'en rejetant ce programme d’austérité et en adoptant un programme socialiste et internationaliste pour guider la lutte pour un gouvernement ouvrier qui utiliserait les vastes ressources de la société pour répondre aux besoins sociaux plutôt que de gonfler les profits des sociétés.

(Article paru en anglais le 20 janvier 2020)