Les syndicats isolent la grève illimitée et annoncent des marches symboliques «aux flambeaux»

Par Alexandre Lantier
23 janvier 2020

Aujourd’hui, à travers la France, les syndicats appellent à des marches aux flambeaux avant la présentation demain de la réforme des retraites au conseil des ministres. Ceci intervient après la reprise du travail par la majorité des grévistes SNCF et le vote de la reprise du travail à la RATP, isolés pendant plus de six semaines par les appareils syndicaux qui négociaient la réforme avec Macron sans mobiliser les travailleurs des autres branches.

Aucune complaisance n’est permissible sur la situation. Cet hiver, sur fond de montées de grèves à l’international, depuis une grève de dizaines de millions de travailleurs en Inde jusqu’aux luttes des travailleurs de l’automobile, des enseignantes et des mineurs aux États-Unis, la base a débordé les appareils syndicaux français. Ceux-ci tentent à présent de rétablir l’ordre, d’étrangler la grève et d’y substituer un mouvement symbolique, donc impuissant. Pour continuer la lutte, il faudra l’organiser indépendamment des syndicats, tout comme il a fallu les déborder pour la lancer.

Une coalition de syndicats dont la CGT, FO, et Solidaires ainsi que les organisations étudiantes et lycéennes UNEF, UNL, et FIDL déclare dans son communiqué: «Nos organisations appellent à l’ensemble du monde du travail à poursuivre et à renforcer la grève y compris reconductible là où les salarié.es le décident. … Elles proposent d’organiser dans toutes les villes des ‘Retraites aux flambeaux’ ou autres initiatives le jeudi 23 au soir.»

C’est une tentative cynique de la part des appareils syndicaux de se dédouaner. Ils se déclarent favorables à une grève «y compris reconductible là où les salarié.es le souhaitent», pour donner l’impression que la décision de continuer ou non la grève est entièrement aux mains des salariés. Mais c’est faux. Les appareils syndicaux, avec leurs budgets faramineux de milliards d’euros annuels, n’ont apporté qu’un soutien financier dérisoire aux grévistes; ceux de la RATP ont eu au total que 250.000€.

Si les salariés du rail et des transports ont dû reprendre le travail, c’est que les syndicats n’ont fourni ni les ressources financières nécessaires pour la faire durer, ni surtout une perspective de lutte. Loin de mobiliser des couches plus larges de travailleurs, ils ont mis constamment en avant la perspective de négocier avec Macron. Or il n’a rien à faire avec Macron sauf le faire chuter.

Le résultat de cette stratégie n’était pas difficile à prévoir. Une fois les travailleurs en difficulté financière, les syndicats ont présenté la reprise du travail comme une décision naturelle après une longue lutte honorable, en applaudissant même parfois cette plus longue grève en France depuis la grève générale Mai 68. Ainsi les appareils syndicaux veulent d’abord faire oublier qu’ils n’ont pas voulu cette grève et, ensuite et surtout, y mettre fin. A présent, le gouvernement se prépare à faire adopter la réforme.

Diverses composantes de l’élite dirigeante – médias, appareils syndicaux et chefs politiques – s’unifient autour du pronostic qu’il faut remplacer la grève par de «nouvelles» formes d’action. Les syndicats préparent des marches aux flambeaux. Intervenant auprès d’égoutiers qui manifestaient devant le ministère des Finances, Mélenchon a applaudi «les nouvelles formes d’expression qui prolongent la grève, ou les actions ou manifestations de cette nature.»

Le Monde, journal pro-Macron qui ne cache pas son soutien pour sa réforme, déclare avec une satisfaction encore mâtinée de crainte: «Alors que les grèves des transports et les manifestations s’essoufflent, les opposants à la réforme des retraites cherchent d’autres modes d’action.» Il ajoute, «A la RATP et ailleurs, les syndicats craignent d’être débordés par des initiatives d’une partie de la base et redoutent la radicalisation d’une minorité.»

La voie pour aller de l’avant pour les travailleurs est de s’organiser en comités d’action, indépendants des appareils syndicaux, afin de mobiliser des couches plus larges de travailleurs en grève et en lutte contre le gouvernement. Les manifestations des égoutiers, la volonté des jeunes d’entrer en lutte, et la sympathie d’une écrasante majorité des Français pour la grève témoigne du vaste potentiel de lutte qui existe même après que les syndicats aient isolé les cheminots et les travailleurs de la RATP.

Avant tout, il s’agit d’unifier les travailleurs en France avec leurs meilleurs alliés: les travailleurs du reste du monde. Partout, la colère gronde parmi les travailleurs contre les inégalités sociales criantes et l’austérité mortifère pour l’économie. En Inde, aux États-Unis, parmi les travailleurs en Algérie en lutte contre la dictature militaire, et les travailleurs maliens en lutte contre l’occupation française de leur pays, des dizaines de millions de travailleurs sont déjà en lutte.

Une tâche fondamentale des comités d’action est de nouer des liens réels avec les travailleurs à l’international, dont les travailleurs sont d’ordinaire coupés par la routine nationale réactionnaire des appareils syndicaux qui négocient l’austérité avec l’Elysée et Matignon.

Par contre, il ne devrait y avoir aucune complaisance envers les appels, syndicaux ou autres, à abandonner la grève en faveur de «nouveaux» modes d’action. Il est utile de rappeler la dernière grande grève contre une réforme des retraites en France, celle menée en 2010 dans les raffineries. Face aux pénuries d’essence, le gouvernement a réquisitionné de force et illégalement les raffineurs, que les syndicats ont totalement lachés. Seuls face à des hordes de CRS et des menaces d’amendes et de longues peines de prison, les raffineurs ont dû reprendre le travail.

Les appareils syndicaux et la pseudo-gauche petite-bourgeoise ont tenté de couvrir leur trahison des raffineurs avec de vagues promesses de nouvelles formes d’action. La CGT a insisté qu’elle organiserait des actions «symboliques» contre l’ouverture par la force de la raffinerie de Grandpuits.

Le Monde a donné la parole à Philippe Corcuff, qui était alors membre du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot, pour qu’il appelle à des «actions ludiques». Corcuff appelait tout bonnement à la reddition totale. Il a déclaré que «Le sentiment d'être soutenu par la population est très important pour les syndicalistes», ce à quoi Le Monde a réagi en avertissant que toute lutte plus dure contre la casse de la grève allait «provoquer une cassure avec la population.» Malgré le soutien massif des Français pour la grève, les syndicats ont pu ainsi y mettre fin.

Aujourd’hui, un mouvement d’une autre ampleur se profile, en France et surtout à l’international. Mais toute illusion sur les formes d’action symboliques et impuissantes avec lesquelles les syndicats veulent remplacer la grève seraient mortifère. Aucun compromis avec Macron n’est possible, et la voie pour aller de l’avant pour les travailleurs est de s’organiser indépendamment des syndicats pour faire chuter Macron et prendre le pouvoir en France et autour du monde.