Les démocrates entament le procès de Trump au Sénat par une diatribe anti-Russie

Par Patrick Martin
24 janvier 2020

Le procès du président Donald Trump au Sénat a commencé mercredi. La première partie était l’audition des arguments des responsables de la destitution de la Chambre. Durant huit heures, sept démocrates choisis par la présidente du parti, Nancy Pelosi, ont fait des présentations pour partir le bal.

Le président de la Commission des renseignements de la Chambre des représentants, Adam Schiff, a prononcé le discours d’ouverture, qui a duré plus de deux heures. Il a été suivi par les présentations de tous les autres responsables. La rotation a repris et Schiff a repris la parole une seconde fois en milieu de soirée. À ce moment-là, les réseaux de diffusion, qui avaient diffusé en direct le discours initial de Schiff, avaient cessé de diffuser. La plupart des téléspectateurs étaient probablement partis bien avant.

Le président de la Cour suprême, John Roberts, fait prêter serment aux membres du Sénat pour le procès de destitution du président Donald Trump au Capitole des États-Unis à Washington [Source: Senate Television via AP]

La lourdeur de la procédure reflétait la grande distance qui sépare l’élite dirigeante américaine, enfermée dans une lutte féroce largement liée à la politique étrangère de l’impérialisme américain, et les préoccupations réelles de dizaines de millions de travailleurs.

Il existe une énorme hostilité populaire à l’égard de l’administration Trump: qu’il s’agisse des attaques de Trump contre les droits démocratiques; de ses violences contre les immigrants et les réfugiés; de son favoritisme envers les riches et l’élite des entreprises; de sa corruption personnelle; de ses attaques contre la science du climat; de son adhésion au militarisme; et de son recours à l’intimidation au niveau international.

Mais l’affaire de destitution menée par les démocrates n’est pas du tout adressée à cette opposition populaire à Trump. Au contraire, les démocrates semblent se réjouir de l’occasion qui leur est donnée d’être aussi ennuyeux que possible pour pouvoir endormir le pays tout en s’adressant à leur véritable public: l’élite des entreprises et l’appareil militaire et de renseignement, en se rangeant de leur côté au motif que Trump est un danger pour la «sécurité nationale».

Le ton a été donné par la présentation d’ouverture de Schiff, dont un observateur distrait aurait pu conclure que le président mis en accusation était Vladimir Poutine, et non Donald Trump. Après une invocation creuse et peu sincère des Pères fondateurs et de la nature historique de la destitution d’un président américain, pour la troisième fois seulement en 230 ans, Schiff s’est mis au travail: le président Trump avait refusé l’aide militaire à l’Ukraine, une action qui, selon Schiff, «est la plus importante» dans le procès de destitution.

«Le président Trump a retenu des centaines de millions de dollars à son partenaire stratégique en guerre avec la Russie pour obtenir de l’aide étrangère lors de sa réélection», a déclaré Schiff. L’Ukraine a «longtemps bénéficié d’un soutien bipartite destiné à aider l’Ukraine à se défendre contre l’agression du Kremlin».

Il a poursuivi: «Le plus important étant que l’aide militaire que nous fournissons contribue à protéger et à faire progresser les intérêts américains en matière de sécurité nationale dans la région et au-delà, soit endiguer l’expansionnisme russe et toute tentative de refaire la carte de l’Europe, même si nous avons des dizaines de milliers de soldats stationnés là-bas. Les États-Unis aident l’Ukraine et son peuple afin qu’ils puissent combattre la Russie là-bas et pour que nous n’ayons pas à combattre la Russie ici».

Quelle présentation inversée de la réalité mondiale! La Russie et l’Ukraine faisaient partie du même pays, l’Union soviétique, il y a moins de 30 ans. Une grande partie de la population ukrainienne a pour langue maternelle le russe, et les deux régions contestées, la Crimée et l’est de l’Ukraine sont majoritairement russophones et depuis longtemps soumises aux attaques des nationalistes ukrainiens.

Le rôle de l’Ukraine n’est pas de servir «rempart contre l’expansionnisme russe», comme le prétendait Schiff. Au contraire, la politique de longue date de l’impérialisme américain consiste à utiliser l’Ukraine comme base d’opérations contre la Russie, en suivant le même modèle que d’autres territoires de l’ancien bloc soviétique: la Pologne, les États baltes, la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie et l’ancienne Géorgie soviétique.

Lorsque Schiff déclare que les États-Unis arment l’Ukraine pour «ne pas avoir à combattre la Russie ici», il invoque les pires fantasmes maccartistes de la guerre froide, lorsque les révoltes populaires à Cuba, au Nicaragua, au Salvador et dans toute l’Amérique du Sud étaient dépeintes par les présidents américains comme des actes d’agression de Moscou dans l’hémisphère occidental.

Que diraient les médias américains si Vladimir Poutine prononçait un discours dans lequel il justifierait une aide militaire au Mexique – pour lutter contre les incursions de la patrouille frontalière américaine – afin que «nous n’ayons pas à combattre l’Amérique» dans les rues de Moscou?

Il y a un autre aspect, tout aussi inquiétant, de la manie anti-russe que les démocrates tentent d’encourager. Schiff a mentionné au passage que «l’Ukraine est le terrain d’essai des types de guerres hybrides qui définiront le XXIe siècle», en référence à la cyberguerre et à l’utilisation de forces déguisées ou secrètes. En d’autres termes, le Pentagone considère les combats dans l’est de l’Ukraine non seulement comme une nécessité stratégique à court terme, mais aussi comme une occasion de tester des armes et des tactiques pour de futurs conflits mondiaux.

Schiff a ensuite salué le «courage» et le «patriotisme» des fonctionnaires du département d’État et du Conseil national de sécurité qui ont témoigné devant l’enquête de mise en accusation de la Chambre et exprimé les objections de l’appareil de l’armée et du renseignement à toute action présidentielle qui perturberait l’opération américaine de longue durée visant à s’emparer de la direction politique de l’Ukraine et à l’utiliser contre la Russie.

Ce n’est pas la prétendue menace pour la démocratie de la part de Trump ou le fait qu’il a cherché à obtenir une aide étrangère contre Joe Biden qui préoccupe réellement l’État de sécurité nationale et ses avocats du Parti démocrate, mais bien cette interférence en Ukraine

Ce qui est significatif est que Schiff n’ait fait aucune tentative de réagir à la menace bien réelle pour les droits démocratiques qui a émergé de la procédure de mise en accusation, à savoir la revendication par Trump, par l’intermédiaire de ses avocats, d’une immunité présidentielle essentiellement illimitée contre toute forme de contrôle du Congrès ou de contraintes juridiques.

Le Washington Post a publié un éditorial inquiet mercredi. Il souligne que les arguments juridiques avancés par la Maison-Blanche avaient tant de portée qu’un vote de non-condamnation de Trump – probable en raison d’un Sénat à majorité républicaine – «porterait gravement atteinte au seul mécanisme prévu par la Constitution comme contre-pouvoir à un président sans scrupules». L’éditorial a lancé l’avertissement: «M. Trump et ses avocats cherchent en fait à obtenir le consentement pour une croissance extraordinaire de ses pouvoirs».

Au lieu d’aborder ces questions, Schiff et les responsables de la mise en accusation qui l’ont suivi se sont concentrés sur la position militaire de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie et sur l’intérêt des États-Unis à attiser le conflit militaire dans l’est de l’Ukraine. L’expression extrême de cette situation a sans doute été la présentation de trente minutes du représentant Jason Crow, ancien commandant de parachutistes en Irak et en Afghanistan qui a été élu pour la première fois en 2018 – l’un de ceux que le World Socialist Web Site identifie comme les démocrates de la CIA.

Crow a commencé sa présentation en notant que le 25 juillet 2019 – date du désormais célèbre appel téléphonique de Trump au président ukrainien Volodymyr Zelensky – 68.000 soldats américains étaient déployés en Europe, «s’entraînant et se préparant à soutenir nos alliés et à nous défendre contre la Russie».

Crow a ensuite expliqué en détail, en citant sa propre expérience militaire en tant que commandant des forces spéciales, l’importance de l’équipement militaire fourni à l’Ukraine par le Pentagone. Il a donné l’exemple du radar de contrebatterie, qui donne un avertissement en cas d’attaque de roquettes ou d’artillerie. Cela permet aux soldats de plonger dans des bunkers pour échapper au feu ennemi, que ses troupes ont utilisé en Afghanistan contre les attaques des talibans. Parmi les autres équipements cités par Crow figurent les fusils de tireur d’élite, les grenades propulsées par fusée, les systèmes de commandement et de contrôle, les systèmes de cyberguerre et de communications et les équipements de vision nocturne.

La première journée complète du procès sera suivie de deux autres jours de présentations par les démocrates, puis de 24 heures supplémentaires au Sénat, réparties sur trois jours, pour les arguments de réfutation des avocats réunis par la Maison-Blanche de Trump. Suivront 16 heures de questions des sénateurs soumises par écrit au juge en chef John Roberts, qui en fera la lecture.

Ce n’est qu’après cette procédure interminable – qui devrait se prolonger jusqu’au vendredi 31 janvier – que le Sénat entamera quatre heures de débat sur la possibilité de convoquer des témoins ou d’assigner à comparaître des documents autres que ceux dont dispose la Chambre des représentants. À ce moment-là, si la majorité des républicains maintient un front uni et bloque tout autre témoignage, le Sénat pourrait passer immédiatement au débat final et le vote sur la destitution de Trump.

Trump et ses plus proches partisans au Sénat ont pour objectif de conclure le procès avant que le président ne prononce son discours sur l’état de l’Union lors d’une session conjointe du Congrès, actuellement prévue pour le mardi 4 février.

(Article paru en anglais 23 janvier 2020)