Le premier ministre canadien proclame que «les barricades doivent maintenant être levées»

Par Roger Jordan
24 février 2020

Lors d'une conférence de presse vendredi après-midi, le premier ministre canadien Justin Trudeau a exigé que les blocus autochtones qui ont paralysé le système ferroviaire canadien ces deux dernières semaines «doivent maintenant être levés».

En ordonnant à la GRC, à la Police provinciale de l'Ontario et à la Sureté du Québec d’enlever de force les barricades, le premier ministre libéral exécute les diktats des grandes entreprises, qui ont fait pression avec une frénésie croissante au cours des deux dernières semaines pour que les manifestations soient réprimées.

Quelques minutes après que Trudeau eut terminé son allocution, la Sureté du Québec est intervenue pour démolir un barrage mis en place à Saint-Lambert, au sud de Montréal. Le premier ministre québécois populiste de droite, François Legault, demandait depuis des jours à Trudeau d'ordonner une action policière coordonnée à travers le Canada pour mettre fin aux blocus.

La conférence de presse de Trudeau s'est tenue alors que la clameur de la classe dirigeante pour la fin forcée de la campagne de deux semaines de manifestations de solidarité en faveur de la campagne menée par les chefs héréditaires Wet'suwet'en contre le gazoduc Coastal Gas Link (CGL) eut atteint un point culminant.

Les 6 et 7 février, des agents armés de la GRC ont perpétré une violente agression sur un blocus d'une route isolée du nord-est de la Colombie-Britannique qui avait été mis en place par les chefs héréditaires Wet'suwet'en pour protester contre les plans de CGL de traverser leurs terres traditionnelles. Après l'arrestation par la GRC d'une vingtaine de militants Wet'suwet'en, des blocus de solidarité de lignes ferroviaires ont été mis en place à plusieurs endroits du pays, notamment en Ontario et au Québec.

Bien que Trudeau ait cherché à plusieurs reprises à adopter une attitude conciliante au cours des deux dernières semaines, notamment en insistant sur le fait qu'il souhaitait une solution «pacifique», son message de vendredi n'aurait pas pu être plus clair. «Les injonctions doivent être respectées et la loi doit être respectée», a-t-il déclaré lors de la conférence de presse qui a suivi une réunion du groupe secret d’intervention en cas d’incident, un organe composé de membres du cabinet et de hauts fonctionnaires qui se réunit lors d'une «crise nationale.»

L'invocation de l'«État de droit» par Trudeau et tous ceux qui, au sein de l'élite économique et politique, ont exigé qu'il lâche la police sur les manifestants est une imposture hypocrite. Pendant plusieurs siècles, l'élite dirigeante du Canada a systématiquement ignoré, manipulé et réécrit la loi pour saisir les terres des autochtones et nier leurs droits fondamentaux. De plus, le canard de la défense de l'«État de droit» est régulièrement invoqué par les gouvernements de toutes tendances politiques pour justifier la criminalisation des grèves des travailleurs.

Alors même que Trudeau sanctionnait publiquement une attaque policière contre les blocus, il cherchait cyniquement à absoudre son gouvernement de tout blâme pour une décision qui pourrait facilement entraîner une violence sanglante ou pire, comme le montre l'issue fatale des affrontements d'Oka et d'Ipperwash dans les années 1990. «Toutes les tentatives de dialogue ont été faites», a-t-il déclaré avec arrogance, avant d'informer les «dirigeants autochtones» que «c'est sûr eux que repose le fardeau.»

L'exigence de Trudeau d'une répression d'État justifie pleinement les avertissements répétés du World Socialist Web Site depuis le début des protestations. Comme nous l'écrivions le 19 février, «La convocation de l'IRG par le gouvernement – en fait une déclaration selon laquelle les blocages constituent une “crise nationale” – et ses engagements répétés à faire respecter “l'État de droit” sont des signes indéniables qu'il prépare la violence d'État s’il ne parvient pas à convaincre les manifestants autochtones de démanteler leurs barricades.» (voir: «Malgré ses promesses de dialogue, Trudeau

prépare un assaut de l’État canadien contre les manifestations autochtones»)

Ces derniers jours, les grandes entreprises canadiennes ont clairement fait savoir qu'elles ne toléreraient plus les protestations. Une lettre ouverte conjointe des dirigeants du Conseil canadien des entreprises, de la Chambre de commerce du Canada, de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante et des Manufacturiers et exportateurs du Canada a dénoncé les manifestations comme des «perturbations illégales» et a affirmé que «les dommages infligés à l'économie canadienne et au bien-être de tous nos citoyens augmentent d'heure en heure.»

Dans ses remarques de vendredi, Trudeau a clairement indiqué qu'il partageait l'avis des chefs d'entreprise selon lequel les protestations étaient illégitimes. Il a affirmé qu'il existe deux types de protestations: celles motivées par de véritables «torts historiques» qui cherchent à promouvoir la «réconciliation» entre les autochtones et le Canada; et celles, dans ce qui était une référence incontestable aux blocus, lancées par des personnes qui «s'attachent» à une question «pour faire avancer un point de vue particulier.»

En d'autres termes, le gouvernement libéral est prêt à tolérer des activités conformes à son faux programme de «réconciliation», qui vise à cultiver une minuscule élite privilégiée au sein de la population autochtone pour fournir à la bourgeoisie canadienne une «licence sociale» pour les grands projets d'énergie et de ressources naturelles. Toutefois, les protestations qui remettent en cause les intérêts économiques fondamentaux immédiats du capitalisme canadien seront traitées de façon impitoyable.

Le fait que le gouvernement Trudeau ordonne la répression par l'État va renforcer les forces politiques de droite les plus réactionnaires, qui ont créé un climat politique toxique ces derniers jours contre les protestations.

Mardi, le chef du Parti conservateur Andrew Scheer a dénoncé les «actions illégales» des «activistes radicaux» et a exhorté Trudeau à prendre rapidement des mesures pour faire respecter «l'État de droit.» Il s'est également posé avec cynisme en défenseur des travailleurs, dénonçant Trudeau pour ne pas avoir agi lorsque les compagnies de chemin de fer CN et CP ont procédé à des licenciements temporaires de leurs employés. Cette campagne frauduleuse a été amplifiée par les médias d'entreprise, qui ont choisi d'ignorer le fait gênant que le CN licencie des travailleurs depuis l'année dernière.

Erin O'Toole, l'un des principaux candidats pour remplacer Scheer dans la prochaine course à la direction du Parti conservateur, a déclaré qu'en tant que premier ministre, il promulguerait une loi pour criminaliser le blocus des «infrastructures nationales essentielles» et lui imposer de sévères sanctions. Une telle législation, a-t-il souligné, permettrait à la police de démanteler les barricades sans avoir à obtenir une injonction du tribunal.

Marilyn Gladu, une autre candidate à la direction, a déclaré que l'armée devrait être appelée si Trudeau craignait que la police soit incapable d’enlever les barricades.

L'intervention la plus importante sur le plan politique a sans doute été celle de Peter McKay, un autre candidat à la direction du Parti conservateur, qui a explicitement fait l'éloge des actions de la milice autoproclamée de United We Roll:un groupe d'extrême droite de camionneurs indépendants en Alberta. United We Roll a répondu mercredi à un petit blocus de solidarité dans l'ouest d'Edmonton en le démolissant et en emportant les barricades dans un camion. «Heureux de voir que quelques Albertains avec une camionnette peuvent faire plus pour notre économie en un après-midi que Justin Trudeau ne pourrait le faire en quatre ans», a dit McKay sur Twitter. Après une réaction publique négative, il a supprimé le tweet. Cependant, vendredi, il a clairement indiqué que sa remarque avait été bien réfléchie lorsqu'il a déclaré que les militants de United We Roll étaient de «bons samaritains.»

En vérité, le groupe, qui a organisé un convoi de l'Alberta à Ottawa l'année dernière pour protester contre ce qu'il percevait comme une réglementation abusive du secteur pétrolier et gazier, est un refuge pour les forces racistes et carrément fascistes. Les protestations du convoi sur la colline du Parlement en février 2019 ont été dominées par des insignes d'extrême droite et comprenaient des demandes pour mettre fin à l'immigration au Canada. Le mouvement a été salué par le site web d'extrême droite Rebel Media, qui est connu pour son soutien au fasciste britannique Tommy Robinson.

Le groupe United We Roll s'est senti capable de se faire lui-même justice parce qu'il est activement promu par des sections de l'élite dirigeante canadienne. Scheer a pris la parole lors du rassemblement de protestation du groupe à Ottawa l'année dernière. Au cours du lock-out en cours de 750 travailleurs de la raffinerie de pétrole Federated Cooperatives Ltd. en Saskatchewan, les militants de United We Roll, ouvertement encouragés par le directeur général de FCL Scott Banda et le premier ministre de droite de la Saskatchewan Scott Moe, ont brisé un piquet de grève secondaire établi par des travailleurs affiliés à Unifor sur un site de FCL en Alberta.

Les dirigeants de United We Roll sont bien conscients du rôle que certaines sections de l'élite dirigeante les encouragent à jouer dans la répression de l'opposition populaire, quelle que soit la forme qu'elle prend. Le leader Glen Carritt a établi un parallèle direct entre la violation du piquet de grève de FCL et le démantèlement du blocus d'Edmonton, en lançant un avertissement inquiétant: «L'Alberta ne va pas tolérer cela. Nous avons eu la même chose à Carseland avec le blocus d'UNIFOR et nous allons continuer à nous battre.»

Comme on pouvait s'y attendre, l'aile «gauche» officielle de l'élite dirigeante du Canada a resserré les rangs autour de la répression des manifestations. Les néo-démocrates, qui dirigent un gouvernement minoritaire en Colombie-Britannique soutenu par les Verts, ont approuvé la répression initiale de la GRC contre le camp de Wet'suwet'en comme une opération visant à faire respecter «l'État de droit». Dans sa conférence de presse de vendredi, Trudeau a fait spécifiquement référence au premier ministre néo-démocrate John Horgan, soulignant le contact étroit qu'il avait maintenu avec son collègue du NPD depuis le début des blocus. Pour sa part, le chef fédéral du NPD, Jagmeet Singh, a offert une couverture «progressiste» aux préparatifs de Trudeau pour la violente répression des blocus en participant à une réunion à huis clos avec le premier ministre mardi pour discuter de la manière dont les protestations pourraient prendre fin.

(Article paru en anglais le 22 février 2020)