Les gouvernements du Canada exemptent certains secteurs de l'industrie des fermetures, mettant en danger la vie des travailleurs

Par Roger Jordan
2 avril 2020

L'Ontario et le Québec, les deux provinces les plus peuplées du Canada, font officiellement l'objet de fermetures ordonnées par le gouvernement de tous les services et entreprises, sauf essentiels, depuis le mardi 24 mars à minuit, pour empêcher la propagation du coronavirus hautement contagieux et potentiellement mortel.

Mais la réalité est très différente. Les deux gouvernements de droite, dirigés respectivement par Doug Ford en Ontario et François Legault au Québec, ont promulgué une définition large et presque universelle de ce qui constitue une entreprise essentielle. C'est pour qu'ils puissent continuer de forcer des centaines de milliers de travailleurs à rester au travail, mettant en danger leur santé et leur bien-être ainsi que ceux de leurs familles, afin de dégager des bénéfices pour la grande entreprise.

L'Ontario a interdit tous les rassemblements de plus de cinq personnes et le Québec tous les rassemblements de plus de deux personnes, mais ils continuent d'insister sur le fait que les travailleurs devraient se rassembler en grand nombre pour effectuer des tâches qui n'ont rien à voir avec la fourniture de soins de santé, de nourriture, d'électricité, de télécommunications ou autres nécessités de la vie.

Montrant tout le ridicule de sa proclamation officielle de verrouillage, le gouvernement Ford a rendu publique le 24 mars une liste de services essentiels qui comprenait 74 types d'entreprises. La liste comprenait «les entreprises fournissant des services de dotation en personnel, y compris l'aide temporaire» et «les entreprises qui extraient, fabriquent, transforment et distribuent des biens, produits, équipements et matériaux, y compris les entreprises qui fabriquent des intrants à d'autres manufacturiers (par exemple, métal / acier primaire, soufflage, fabricants de composants, produits chimiques, etc. qui alimentent le fabricant du produit final)». Même le Toronto Star libéral s'est senti obligé, dans un langage inhabituellement aiguisé, de décrire la politique du gouvernement «de poudre aux yeux».

Le secteur de la construction de la province continue également de fonctionner, même si les travailleurs se sont plaints à plusieurs reprises de l'absence de mesures pour assurer une hygiène de base et la sécurité au travail. Le Carpenters District Council of Ontario, qui représente 30.000 travailleurs de la construction, a été contraint par la colère bouillonnante parmi ses membres de lancer un appel au gouvernement pour qu'il ferme les chantiers.

Bien que la réglementation québécoise soit un peu plus stricte, le gouvernement a permis au secteur minier et à l'industrie lourde, y compris les fonderies d'aluminium, de continuer à fonctionner avec des effectifs réduits.

Un développement similaire se déroule en Alberta, où le gouvernement d'extrême droite du Parti conservateur uni, Jason Kenney, se prépare à déclarer l'immense secteur pétrolier et gazier comme un «service essentiel». Rendant cette politique encore plus criminelle, de nombreuses opérations majeures du secteur se trouvent dans des zones reculées, avec des groupes de travailleurs en rotation régulière vivant en promiscuité dans des camps de travail – un environnement idéal pour que le virus se propage comme une traînée de poudre.

Alors que Kenney s'efforce d'assurer les bénéfices des grandes pétrolières, son gouvernement a annoncé la mise à pied de plus de 20.000 aides-enseignants, concierges et autre personnel de soutien des écoles publiques. Il en résultera que les enseignants, qui sont toujours obligés d'aller travailler pour préparer des plans de cours et des trousses pour les élèves à utiliser à la maison, devront travailler dans des écoles qui ne sont pas nettoyées et sans le soutien administratif nécessaire.

L'indifférence criminelle des gouvernements et de la grande entreprise envers la vie des travailleurs provoque une opposition toujours plus forte au sein de la classe ouvrière. Le mois dernier, des travailleurs de l'automobile de l'usine de montage Fiat Chrysler de Windsor, qui emploie 6.000 personnes, ont cessé de travailler pendant 24 heures en raison de problèmes de sécurité. Des protestations similaires ont déferlé sur les usines automobiles aux États-Unis, forçant les Big Three de Detroit à fermer partiellement leurs opérations.

Au Québec, où le gouvernement avait initialement cherché à garder les travailleurs de la construction au travail, le gouvernement Legault a été contraint de battre en retraite face aux protestations généralisées et a maintenant ordonné la fermeture de la plupart des chantiers.

En Ontario, des centaines de milliers de travailleurs de la construction sont contraints de continuer à travailler dans des conditions dangereuses, même si un nombre croissant de travailleurs de la construction ont été testés positifs pour le COVID-19. Cherchant à contenir la colère croissante, un représentant commercial de la section locale 183 de LiUNA a produit une vidéo – depuis largement diffusée sur les réseaux sociaux – dans laquelle il dit: «Ma femme pleure chaque fois que je rentre chez moi parce qu'elle ne sait pas (si) je vais tuer son père (82 ans)», avec qui ils vivent. Par la suite, il s'adresse à un groupe de travailleurs dans la vidéo: «Lorsque vous êtes sur le chantier, vous n'avez pas six pieds autour de vous. Nous respirons tous le même air. Où sont vos installations alimentaires? Sont-elles désinfectées? Avez-vous de l'eau pour vous laver les mains lorsque vous mangez vos sandwichs?»

Dans une interview avec CBC, le travailleur de la construction Antonio Cruz a souligné son soutien à la poursuite des travaux sur les projets urgents, mais a critiqué l'insistance du gouvernement pour que les projets industriels, commerciaux et résidentiels de toutes sortes se poursuivent. «Si c'est un hôpital, vous savez, et des installations médicales dont nous avions désespérément besoin, très bien. Je suis tout à fait d'accord. Mais résidentiel, surtout résidentiel, cela n'a aucun sens.»

En réponse aux critiques croissantes et aux craintes que les travailleurs prennent les choses en main, le gouvernement Ford a publié lundi de nouvelles «directives» édentées aux entreprises dans la construction qui les ont exhortées à réduire le nombre de travailleurs sur le site, y compris par quarts décalés, pour améliorer leur assainissement du site, et mieux communiquer le besoin de distanciation sociale et d'autres bonnes pratiques de santé.

La façon dont les gouvernements traitent les travailleurs de première ligne dans le système de santé est encore plus scandaleuse. Le gouvernement Ford a levé les exigences de formation pour les travailleurs de soutien personnel dans les établissements de soins de longue durée, ouvrant la voie à des établissements à but lucratif pour embaucher des travailleurs non formés au salaire minimum, et même utiliser des volontaires dans des établissements où des dizaines de décès dus au COVID-19 ont déjà été signalés.

Les infirmières, les médecins et d’autres personnels de santé du pays travaillent déjà avec un équipement de protection et d'autres fournitures médicales insuffisantes dans les hôpitaux désespérément surpeuplés. C'est le résultat direct de l'inaction du gouvernement au cours des trois mois qui ont suivi la première apparition du coronavirus et des décennies de politiques d'austérité qui ont fortement réduit le financement des soins de santé et des services sociaux.

Des infirmières s'adressant au Toronto Star ont dénoncé les autorités avec colère. «Vous voulez aider votre collègue infirmière et vous voulez faire votre travail», a commenté l'une d’elles. «Mais en même temps, quand vous entrez et que vous voyez que votre valeur entière en tant qu'être humain, c'est deux masques dans un sac en papier brun – c'est tout ce que vous valez pour l'hôpital, c'est tout ce que votre santé vaut, deux masques pour un quart de travail entier – vous vous demandez: qu'est-ce que je fais ici? »

Alors que la pandémie de coronavirus a explosé à travers le Canada, la préoccupation du gouvernement libéra fédéral et des gouvernements provinciaux de tout acabit a été de garantir les profits et la richesse de l'élite des affaires, et non de mobiliser les ressources de la société pour lutter contre la pandémie. Le gouvernement Trudeau a injecté des centaines de milliards de dollars dans les coffres des grandes banques et des grandes entreprises, tout en offrant une bouchée de pain au système de santé surchargé et aux millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi et leurs revenus à cause de la pandémie.

Hier, alors que le gouvernement du Québec avertissait qu'il ne restait plus que trois à sept jours avant de manquer de masques N95 et d'autres fournitures essentielles, Trudeau a annoncé que le gouvernement fédéral dépenserait 2 milliards de dollars pour sécuriser l'équipement de protection individuelle (EPI) et les respirateurs «fabriqués au Canada», ce qui porte à seulement 3 milliards de dollars les dépenses supplémentaires de santé d'Ottawa.

Tout en permettant à de larges pans de l'industrie, comme l’industrie manufacturière et la construction, de fonctionner normalement, le gouvernement Ford a adopté un ensemble de 17 milliards de dollars de mesures d'urgence pour lutter contre la pandémie et ses retombées économiques, qui visent à fournir des milliards d'allégements fiscaux et de crédits aux entreprises. Les mesures, qui ont été appuyées à l'unanimité par le Nouveau Parti démocratique, l'opposition verte et libérale, comprennent des réductions des cotisations de l'employeur aux soins de santé et un pitoyable paiement unique de 200$ aux parents pour chaque enfant âgé de 12 ans ou moins.

Soulignant le fait que l'élite dirigeante a déjà accepté que des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes mourraient, il a été rapporté dimanche que les autorités sanitaires de l'Ontario ont rédigé un ensemble de lignes directrices de «dernier recours» pour les hôpitaux. La politique déterminera comment les soins de santé doivent être rationnés lorsque les établissements médicaux se retrouveront contraints au triage – c'est-à-dire lorsque le manque de lits en soins intensifs et les stocks de respirateurs tout à fait inadéquats obligeront les médecins à décider qui doit vivre et qui doit mourir. Cela fait suite à l'annonce en Colombie-Britannique, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et au Québec que les soi-disant comités d'éthique rédigent des lignes directrices pour déterminer qui se verra refuser les soins vitaux et qui les recevra dans des conditions où le système de santé est submergé par l’afflux de patients de COVID-19.

Face aux reportages mettant en garde contre une situation catastrophique comme celle qui se produit actuellement dans le nord de l'Italie et à New York, le Dr Robert Fowler, médecin en soins intensifs au Sunnybrook Health Science Center, a déclaré que le public doit se préparer au «pire scénario» en ayant des «conversations difficiles» avec leurs proches pour savoir s'ils «souhaiteraient même une ventilation ou d'autres interventions invasives» s'ils se retrouvent dans une unité de soins intensifs.

L’auteur recommande également :

Comment lutter contre la pandémie de COVID-19: un programme d’action pour la classe ouvrière [18 mars 2020]

Coronavirus: Le Parlement canadien approuve le sauvetage des entreprises et l'austérité pour les travailleurs [30 mars 2020]

Les syndicats canadiens appuient le « plan coronavirus » libéral pour renflouer les grandes entreprises et placer les travailleurs en rationnement [27 mars 2020]