Allemagne: Mettre en balance les intérêts économiques et la vie humaine dans la pandémie de coronavirus

Par Peter Schwarz
10 avril 2020

Bien que le nombre de personnes mortes et infectées du coronavirus en Allemagne, en Europe et dans le monde continue d'augmenter, il y a de plus en plus de voix qui s’élèvent pour exiger la suppression rapide des distanciations sociales et un retour au travail. Des journalistes, des économistes, des politiciens et certains médecins préparent le public à l’acceptation que davantage de personnes devront tomber malades et mourir de la COVID-19 dans l'intérêt de l'économie.

Le dégoût pour les crimes des nazis, qui ont détruit des «vies sans valeur» et tué des millions de travailleurs forcés, était auparavant considéré comme un acquis moral élevé en Allemagne contre la considération de la valeur d'une vie humaine en euros et en cents. Mais maintenant, les médias discutent à nouveau ouvertement de la valeur d'une vie humaine et du nombre de vies qui devraient être sacrifiées aux intérêts de l'économie.

Il y a dix jours, le magazine d’actualité Der Spiegel a publié un éditorial au titre provocateur: «Oui, on peut comparer les coûts économiques et ceux des vies humaines.» Dans l’article, Christiane Hoffmann pose la question: «Est-il possible de mettre en balance les dommages économiques de l’état d’urgence et les vies humaines qui seraient perdues si le coronavirus se propageait?» Sa réponse: «Oui, on le peut. Il le faut.» Il n'est «ni immoral ni cynique de dire ce qui doit être mis en balance».

Hoffmann montre à quel point c'est cynique en réalité trois paragraphes plus loin. Elle affirme que «la question du prix de la vie» avait également été soulevée avant la crise du coronavirus. «Toute décision de réduire le personnel hospitalier ou de moins bien équiper les urgences influe indirectement sur la vie ou la mort; chaque discussion sur les médicaments coûteux contre le cancer des personnes en fin de vie revient à la même question.» Elle utilise donc les coupes massives budgétaires dans les soins de santé qui obligent désormais les infirmières et les médecins à traiter les patients infectés du COVID-19 dans les services en sous-effectif sans l'équipement de protection nécessaire, au péril de leur vie, comme une justification pour laisser encore plus de gens mourir!

Hoffmann, qui a mené une longue carrière en tant que journaliste au Frankfurter Allgemeine Zeitung et Spiegel, est mariée à un diplomate suisse de haut rang et est largement récompensée, de sorte qu'elle n'a pas à se soucier d'un traitement inadéquat si elle était infectée par le coronavirus. Elle plaide pour un débat ouvert sur «les risques que nous prenons pour remettre l'économie sur les rails», principalement parce qu'elle craint une révolte contre un système social dont l'injustice sociale flagrante devient plus apparente de jour en jour. Il y a un danger, écrit-elle, qu'une «vague de rejet, une véritable haine de “ceux qui sont là-haut”» s'ensuive.

L'hebdomadaire Die Zeit, dont le rédacteur en chef de longue date était l'ancien chancelier du Parti social-démocrate (SPD) Helmut Schmidt, a interviewé l'économiste Clemens Fuest, directeur de l'Institut Ifo de Munich, et le virologue Alexander Kekulé de l'Université de Halle-Wittenberg, pour mener campagne en faveur d’une levée rapide de la distanciation sociale, même si cela signifie des décès supplémentaires.

Fuest prévient que «les coûts de la crise augmenteront de manière disproportionnée au fil du temps». Prolonger l’état d’urgence d'une semaine après un mois coûte cher, a-t-il dit, «mais quand cela est fait après trois mois, c'est beaucoup plus cher».

Kekulé demande que la question soit posée: «Combien de morts sommes-nous prêts à accepter suite à la pandémie?» Après tout, en certaines années, 10.000 ou 20.000 personnes en Allemagne meurent de la grippe. Et les mesures prises contre la pandémie ont également causé des dommages qui ont fait des morts. Il ne pouvait pas comprendre ceux qui disent: «La santé passe toujours avant tout.» Il est «urgent de mettre en balance les conséquences économiques et sanitaires». Jusqu'à présent, trop peu d’effort a été fait dans ce sens.

C’est une erreur que «de ne pas être prêts à accepter que des individus meurent pour qu'à la sortie la majorité soit immunisée», pense le virologue. «Si nous maintenons la société sous cloche pendant encore trois mois ou plus, nous sacrifions tout ce que nous estimons être notre identité et notre culture.»

Le tabloïd Bild Zeitung a également trouvé un médecin qui préconise une propagation ciblée du virus. Le professeur Ansgar Lohse du Centre médical universitaire (UKE) de Hamburg-Eppendorf qui soutient la stratégie de la soi-disant immunité collective selon laquelle autant de personnes possibles de groupes à faible risque doivent être infectées afin d'atteindre un niveau élevé d'immunité dans la société. Le premier ministre britannique Boris Johnson avait initialement préconisé cette stratégie, mais a ensuite dû reculer en raison de l'indignation du public. Entre temps, Johnson est en soins intensifs atteint de la COVID-19.

«Nous devons permettre à ceux pour qui le virus est le moins dangereux de devenir immunisés d'abord par infection», a déclaré Lohse à Bild Zeitung. Bien que dans l'intervalle, de nombreux jeunes soient également décédés de COVID-19, et il n'est pas certain que les personnes infectées seront immunisées par la suite, Lohse souhaite principalement utiliser des enfants pour obtenir l'immunité collective. «Les enfants et la grande majorité de leurs jeunes parents n'appartiennent pas au groupe à risque. Le plus vite ce groupe sera infecté, mieux ce sera. Par conséquent, les garderies et les écoles devraient rouvrir bientôt.» Il est «en discussion avec de nombreux collègues de disciplines très différentes qui sont du même avis».

Dans son blogue, Morning Briefing, l'ancien rédacteur en chef du quotidien financier Handelsblatt, Gabor Steingart, se réjouit que «compte tenu de l'interdiction des contacts, des rassemblements, des manifestations et de la liberté de circulation extrêmement restreinte en Allemagne», «la résistance enfin s’est constituée, réunissant des avocats spécialistes du droit médical, des écrivains, des travailleurs culturels, des experts en affaires et des journalistes de différents horizons dans leurs doutes quant à la proportionnalité de cette politique. »

Il cite entre autres l'écrivaine Juli Zeh, membre du SPD et dont le roman Unterleuten («Sous-peuple») a récemment été interprété et diffusé dans une série en trois parties sur ZDF. Zeh a écrit dans un article de fond de la Süddeutsche Zeitung que d’importants secteurs du monde professionnel conviennent «que la soi-disant immunisation collective doit avoir lieu, c'est-à-dire qu'au moins 60 à 70 pour cent de la population doit être infectée jusqu'à ce que la pandémie s'apaise.»

Le journaliste d'extrême droite Roger Köppel, qui dirige l'organe central non officiel du Parti populaire xénophobe suisse, Weltwoche, et cite également Steingart, se plaint que le remède est pire que la maladie. «Arrêtez cette auto-immolation de l'économie», demande-t-il. «Sans l'économie, ce ne sera pas le coronavirus le problème: tout le monde mourra de faim.»

Wolfram Weimer, ancien rédacteur en chef de Welt, Cicero et Focus, demande: «Le coma forcé de l'Allemagne doit se terminer le 19 avril! Le contrôle de la pandémie en paralysant l'économie est erroné, car cela pourrait finalement signifier que l'opération a réussi, mais le patient est mort.»

La demande de mettre en balance la vie humaine et les intérêts de l'économie ne se limite pas qu’à l'Allemagne. Comme le WSWS l'a montré dans une perspective récente, cette demande est également faite dans de nombreux autres pays: par le magazine Economist en Grande-Bretagne, le magazine américain Politico et de nombreuses autres publications. Cela signifie, selon la perspective, «ni plus ni moins que de sacrifier des vies humaines au profit des capitalistes. Du point de vue de la classe dirigeante, le processus d'exploitation de classe par la production doit se poursuivre. Et ceux qui meurent peuvent être remplacés. La seule préoccupation primordiale est la croissance et l'expansion des valeurs boursières pour l'enrichissement de l'oligarchie financière».

Il est significatif que le principal indice boursier allemand, le DAX, ait bondi de 1000 points depuis le début de cette semaine et est passé temporairement au-dessus de 10.500 points. Bien qu'il n'y ait pas de fin en vue à la crise, les spéculateurs sur les marchés boursiers voient les opportunités de rafler la mise. Après une décennie de coupes dans les dépenses sociales et de destruction du système de santé pour «équilibrer le budget», le gouvernement fédéral ouvre maintenant les vannes financières aux entreprises.

L’aide destinée à la crise du coronavirus s'élève désormais à près de 1200 milliards d'euros, soit plus de trois fois le budget fédéral annuel. La plus grande partie de cette énorme somme va dans les coffres des grandes sociétés et des banques, une fraction seulement étant dépensée pour lutter contre la pandémie et atténuer ses conséquences sociales.

Les énormes sommes actuellement injectées sur les marchés financiers doivent être compensées par l'intensification de l'exploitation de la classe ouvrière. C'est ce qui anime la demande de la reprise du travail au détriment des vies humaines.

(Article paru en anglais le 9 avril 2020)