Un des principaux organisateurs du génocide rwandais arrêté à Paris

Par Jacques Valentin
15 juin 2020

Félicien Kabuga, 84 ans, accusé d'être l'un des principaux organisateurs du génocide de 1994 au Rwanda a été arrêté par la gendarmerie à Asnières-sur-Seine près de Paris. Un des plus riches homme d'affaire rwandais de l'époque, il est souvent appelé «le financier du génocide» pour avoir financé et équipé les milices Interahamwe responsables de la plupart des massacres pendant le génocide. Il avait aussi créé la Radio Mille Collines qui diffusait l’idéologie suprémaciste des extrémistes hutus et lançait des appels au meurtre pendant le génocide.

Les associations de victimes qui ont transmis à la justice des informations sur une trentaine de cas de génocidaires présumés réfugiés en France se sont heurtées à l'inertie ou au refus d'enquêter des autorités françaises. Il n'est donc pas étonnant que Kabuga, recherché depuis 1997, ait pu vivre pendant des années en France sans être inquiété.

Il bénéficiait de la complicité de ses enfants, dont la surveillance aurait permis de le retrouver. Il se cachait sous une fausse identité avec un «passeport d'un pays africain» que les enquêteurs n'ont pas voulu nommer. Il n'ont pas non plus révélé depuis quand il vivait en France.

La dernière fois qu'il avait été repéré avec certitude, mais avait échappé à la police, c'était en 2007, à Francfort, où il disposait d'un passeport tanzanien. Il se trouvait avec Augustin Ngirabatware, le ministre du Plan pendant le génocide, un homme également recherché par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui a lui été arrêté par la police allemande. Selon le colonel Emeraux, qui vient de diriger l'enquête internationale côté français, Kabuga aurait utilisé 28 noms d’emprunt différents pendant sa fuite. Cela donne un aperçu des réseaux et des complicités dont bénéficient les génocidaires en Europe et en Afrique.

Kabuga va être extradé vers le Mécanisme pour les Tribunaux pénaux internationaux dont le procureur a coordonné l'enquête internationale, et qui a repris les affaires que traitaient précédemment le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Kabuga devrait être jugé à Arusha en Tanzanie.

Les raisons pour lesquelles la France a activement participé à l'enquête internationale pour arrêter Kabuga après tant de mauvaise volonté restent à éclaircir. Les relations avec le Rwanda sont tendues après la rupture des relations diplomatiques de 2006 à 2009. Depuis le départ de Michel Flesch en 2015, le poste d’ambassadeur de France à Kigali est toujours vacant et l'ambassade de France au Rwanda est dirigée par un simple chargé d'affaires, le Rwanda refusant d'agréer les ambassadeurs proposés par la France. Le Rwanda a de son côté posté un ambassadeur expérimenté à Paris, François-Xavier Ngarambe.

Les enjeux pour l’impérialisme français, qui cherche à consolider sa position dans la région, sont vastes. Le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda s'affrontent régulièrement par l'intermédiaire des milices qui sévissent encore dans l'Est de la République Démocratique du Congo (RDC). La France et les autres puissances impérialistes sont préoccupées par la montée de la puissance commerciale chinoise en Afrique qui vient bousculer ce que les multinationales françaises et occidentales considèrent être leurs «chasses gardées». Tous les moyens, diplomatiques et militaires, sont utilisés pour contrer cette influence.

Vingt-six ans après le génocide, le pouvoir politique français tente toujours de dissimuler la responsabilité de l'impérialisme français et le soutien que la France a apporté au régime hutu rwandais qui a mené, d'avril à juillet 1994, le génocide de 800.000 membres de la minorité Tutsis ainsi que des Hutus modérés favorables à des accords politiques avec les Tutsis. La France a aussi permis la fuite des génocidaires vers le Congo lors de l'Opération Turquoise, au moment où le Front patriotique rwandais, tutsi, du futur président Kagame prenait le contrôle du pays avec l’appui tacite de Washington.

Outre sa responsabilité dans le génocide, la France, en permettant aux extrémistes hutus de quitter le pays et de prendre le contrôle militaire des camps de réfugiés hutus ayant fui le Rwanda et le Burundi vers le Congo, a aussi une responsabilité accablante dans les guerres successives de 1996-1997 et de 1998-2003 au Congo, qui ont fait des millions de morts et déstabilisé toute la région des Grands Lacs. On a parlé à juste titre d'une Guerre mondiale africaine de 1998-2003, qui a impliqué neuf pays africains et une trentaine de groupes armés, ce qui en fait la plus grande guerre entre États dans l'histoire de l'Afrique contemporaine.

Après la dissolution de l'URSS, les impérialismes français, anglais et américains ont rivalisé d’intérêts en Afrique avec une férocité sans borne qui ont débouché sur des génocides et des guerres sanglantes. Les aspirations croissantes démocratiques et sociales des peuples africains n'ont trouvé aucun débouché progressiste en l'absence de partis défendant une perspective socialiste internationaliste dans la classe ouvrière.

Les dernières étapes menant au génocide se sont déroulées dans le cadre de la deuxième cohabitation, à partir de fin mars 1993, après que la droite ait gagné les élections législatives. Édouard Balladur était le premier ministre de Mitterrand et Alain Juppé le ministre des affaires étrangères. Toute la classe politique est donc impliquée et compromise par les décisions prises.

Mitterrand, qui était soutenu par le Parti communiste et les groupes politiques ayant rompu avec le trotskysme après la Libération ou après Mai 1968, a pu mettre en œuvre en Afrique, dès 1981, pratiquement sans opposition politique sur sa gauche, une politique impérialiste néocoloniale d'une extraordinaire brutalité.

Aujourd'hui encore, l'establishment politique français tente de nier sa responsabilité dans le génocide. Lors de la campagne pour les élections européennes de 2019, Raphaël Glucksmann, qui menait une liste commune avec le PS a porté des accusations sur la responsabilité de Mitterrand dans le génocide. Une vingtaine d'anciens ministres PS ont interpellé Olivier Faure le dirigeant du Parti socialiste, pour se plaindre de ces attaques et justifier l'action de la France pendant cette période.

Cette année, peu avant le début des célébrations annuelles du génocide au Rwanda, la droite au Sénat a organisé le 9 mars un colloque sur l’Afrique des Grands lacs, une véritable provocation, qui a donné la parole à plusieurs personnalités connues pour nier ou minimiser le génocide des Tutsis au Rwanda, en écartant les historiens sérieux ayant travaillé pour mettre en évidence la responsabilité de la France.

Les historiens rencontrent les plus grandes difficultés pour accéder aux archives françaises portant sur le génocide, comme d'ailleurs aux archives concernant les crimes du colonialisme français depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Macron a accordé en 2019 un accès restreint aux archives sur le Rwanda à une équipe de chercheurs soigneusement sélectionnés, écartant les spécialistes du génocide rwandais, la commission Duclert. Comme c'était prévisible, les résultats préliminaires minimisent à nouveau la responsabilité française.

Le 12 juin, au terme de 5 ans de bataille administrative, le Conseil d’État vient d’accorder de façon définitive l’ouverture anticipée des archives de l’Élysée sur le Rwanda à l'historien François Graner, membre de l’association Survie, et co-auteur du livre “L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda”. Néanmoins, beaucoup d'archives, notamment militaires, restent fermées aux chercheurs.