Comment les syndicats canadiens et le NPD ont ouvert la voie à un projet de loi imposant le retour au travail en pleine pandémie

Par Roger Jordan et Keith Jones
20 juin 2020

Le gouvernement libéral a présenté un projet de loi qui menace les travailleurs qui refusent de retourner au travail en raison de la pandémie de COVID-19 de lourdes amendes et de peines de prison. Avec le projet de loi C-17, l'élite dirigeante du Canada intensifie considérablement sa campagne de retour au travail précoce et imprudent, qui met en danger la vie des travailleurs.

La législation proposée appauvrirait et criminaliserait les travailleurs qui refusent de risquer leur santé et celle de leur famille pour le profit du patronat et qui utilisent la prestation canadienne d'urgence (PCU) pour éviter d’être forcés de retourner au travail dans des conditions dangereuses.

Présenté à une séance spéciale du Parlement le 10 juin, le projet de loi C-17 a été rédigé à la demande expresse des entreprises, qui ont dénoncé la PCU comme «trop généreuse» et «dissuasive» pour le travail, alors qu'elle ne fournit que 2000 dollars canadiens par mois pendant quatre mois au maximum.

Le projet de loi C-17 menace ceux qui refusent une demande de retour au travail d'un employeur, «ne reprennent pas un travail indépendant» ou «refusent une offre d'emploi raisonnable» lorsqu'il est «raisonnable de le faire» d'une amende pouvant aller jusqu'à trois fois les prestations de la PCU qu'ils ont «abusivement» réclamées.

Elle rend également passible d'amendes et d'une peine de prison de six mois le fait d'obtenir frauduleusement des prestations de PCU, notamment en faisant de fausses déclarations sur ses revenus. Mais la définition de la «fraude» donnée par la législation est si large qu'elle pourrait être utilisée pour emprisonner les travailleurs et les jeunes qui refusent de travailler dans des conditions dangereuses et continuent de recevoir la PCU (voir: «Le gouvernement canadien menace d'imposer des amendes et des peines de prison pour forcer les travailleurs à retourner au travail»).

Les syndicats et le Nouveau Parti démocratique (NPD) ont timidement exprimé leur opposition au projet de loi C-17.

Mais si le gouvernement minoritaire de Trudeau se sent maintenant encouragé à donner le coup de fouet à la classe ouvrière, c'est parce que les bureaucrates syndicaux et les sociaux-démocrates l'ont soutenu à chaque fois depuis que la pandémie a éclaté, ont réprimé la lutte des classes, y compris le mouvement de masse naissant contre le gouvernement conservateur de l'Ontario, dirigé par Doug Ford, et se sont associés aux grandes entreprises et aux gouvernements de tout le pays pour «rouvrir» l'économie, bien qu'aucune des conditions fixées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et d'autres experts n'ait été remplie.

La réponse immédiate des syndicats à la plus grande crise économique du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression a été de former ce que le président du Congrès du travail du Canada (CTC), Hassan Yussuff, a appelé un «front de collaboration» avec les organisations d'employeurs du Canada.

La PCU et la subvention salariale d'urgence du Canada (SSUC) – des programmes qui placent essentiellement les travailleurs sous rations – ont été conçues par le gouvernement libéral en étroite collaboration avec le CTC, le NPD, la Chambre de commerce du Canada et d'autres groupes d'entreprises.

Alors que Yussuff et le chef du NPD, Jagmeet Singh, se sont publiquement enthousiasmés de la volonté des libéraux de travailler avec l'opposition et les syndicats pour apporter une aide temporaire aux travailleurs, ils ont gardé un silence assourdissant sur le renflouement massif de l'oligarchie financière.

Le gouvernement libéral a perdu deux précieux mois à mobiliser des ressources médicales en réponse au nouveau coronavirus. Mais, dans une démonstration flagrante des véritables priorités de classe du gouvernement, le premier ministre Trudeau et le ministre des Finances Morneau ont organisé, presque du jour au lendemain, l'acheminement de 650 milliards de dollars canadiens des coffres fédéraux, de la Banque du Canada et d'autres institutions d'État vers les marchés financiers et les grandes banques afin de garantir la fortune des riches et des super-riches du Canada.

Une fois le sauvetage effectué avec succès dans le dos de la population, l'élite au pouvoir a rapidement fait la transition pour pousser à un retour rapide au travail et à la reprise des bénéfices des entreprises.

Une fois de plus, les syndicats et le NPD se sont précipités pour offrir leur soutien. Ils ont notamment réprimé les protestations des travailleurs du secteur de la santé et d'autres «travailleurs essentiels» concernant le manque d'équipements de protection individuelle (EPI) et d'autres conditions de travail dangereuses. Même si des travailleurs sont morts à cause de la COVID-19, les Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce ont ordonné aux travailleurs de l'usine de conditionnement de viande de Cargill à High River, Alberta, de se présenter au travail, en insistant sur le fait que toute action professionnelle serait «illégale».

Début mai, le CTC a publié un document cyniquement intitulé «Conditions de santé et de sécurité pour la réouverture de secteurs de l'économie». Ce document souligne le rôle des institutions fédérales et provinciales dans l'application de la sécurité sur le lieu de travail, alors que la Commission des relations de travail de l'Ontario n'a pas donné suite à une seule des plus de 200 plaintes de travailleurs liées à la COVID-19.

Unifor, le plus grand syndicat du secteur privé au Canada, a travaillé main dans la main avec la direction des trois usines automobiles de Detroit pour s'assurer que la production – arrêtée en mars par une action indépendante des travailleurs dans les usines de Windsor, en Ontario, et dans toute l'Amérique du Nord – redémarre dès que possible. Pour leur part, les fédérations syndicales québécoises ont salué la «réouverture» imprudente du premier ministre de droite François Legault comme un «plan de relance économique». Ceci dans des conditions où le Québec était, et est encore, le centre de la pandémie de COVID-19 au Canada, et où le gouvernement Legault n'a même pas fourni aux travailleurs de la santé l'EPI nécessaire.

La priorité accordée par les syndicats au profit plutôt qu'aux vies humaines les a également amenés à procéder à des licenciements massifs. Chez Air Canada, par exemple, la direction a invoqué une baisse de la demande pour justifier la suppression de jusqu'à 22.800 emplois. Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui avait passé des semaines à déposer ses propres plans de réduction des coûts dans l'espoir de satisfaire la direction d'Air Canada, n'a rien fait pour mobiliser l'opposition à cette attaque sauvage. Au lieu de cela, le SCFP a fait la leçon à ses membres en leur disant que le «surplus» de personnel de cabine et la «demande» dictée par le marché nécessitent des réductions d'emplois (voir: «Air Canada annonce le licenciement de 22.800 travailleurs»).

L'intention des syndicats de cimenter un partenariat corporatiste à long terme avec les grandes entreprises a été soulignée dans un article du 11 mai rédigé conjointement par Yussuff, du CTC, et Perrin Beatty, président de la Chambre de commerce du Canada. Il appelle à la création d'un «groupe de travail national» tripartite syndicats-entreprises-gouvernement sur l'économie post-endémique. «Nous allons entrer dans la reprise avec une nouvelle dette publique et privée substantielle», ont-ils écrit. «L'inversion de décennies de mondialisation économique et de chaînes d'approvisionnement internationales va créer des défis pour une nation commerciale comme la nôtre. ... Le Canada a besoin d'un processus pour discuter de ces changements transformationnels et pour éviter que les parties prenantes ne partent dans des directions différentes».

En d'autres termes, dans des conditions où l'impérialisme canadien est confronté à de nouveaux «défis» nationaux et internationaux massifs, allant de la montée en flèche de la dette à la guerre commerciale et à l’explosion des tensions géopolitiques mondiales, les syndicats proposent d'approfondir leur collaboration avec l'élite capitaliste. Et avec l'objectif primordial d'empêcher «les parties prenantes de partir dans des directions différentes» – c'est-à-dire d'empêcher une explosion de l'opposition de la classe ouvrière.

Fin mai, Jagmeet Singh et son NPD ont entrepris de consolider la division politique de cette conspiration corporatiste anti-travailleurs. Avec le soutien du CLC, le NPD a une fois de plus donné au gouvernement libéral minoritaire les voix dont il avait besoin pour poursuivre son programme, en votant une motion libérale visant à mettre fin aux séances ordinaires du Parlement jusqu'en septembre. En justifiant cette mesure, le CTC et le NPD ont mis en avant un prétendu engagement de Trudeau à faire pression pour que tous les travailleurs aient 10 jours de congé de maladie payés par an. Cependant, comme on pouvait s'y attendre, les provinces, dont le droit du travail s'applique à 90 % des travailleurs, ont déjà déclaré que les congés de maladie payés obligatoires n’étaient pas acceptables.

La fermeture du Parlement par les libéraux, avec le soutien du NPD et des Verts, a permis aux conservateurs de se poser en défenseurs de la «démocratie».

Plus important encore, cela signifie que le gouvernement sera en mesure de travailler avec les grandes entreprises sans pratiquement aucun contrôle public à la suppression progressive des programmes de la PCU et la SSUC qui, aussi inadéquats soient-ils, ont fourni une bouée de sauvetage économique à plus de 8 millions de travailleurs ou à plus de 40 % de la main-d'œuvre.

Alors que les libéraux n'ont pas réussi à faire adopter le projet de loi C-17 à la Chambre des communes en une seule journée de séance plus tôt ce mois-ci, ils seraient en pourparlers en coulisses avec l'opposition pour convoquer une session spéciale du Parlement dès lundi afin d'aller de l'avant.

La rhétorique dure du NPD contre C-17 est un stratagème politique cynique qui ne les empêchera pas, eux et leurs alliés syndicaux, de poursuivre leur étroite collaboration avec le gouvernement libéral.

Singh sait que le soutien parlementaire du NPD au projet de loi est largement hors de propos, puisque les libéraux obtiendront presque certainement les votes nécessaires pour son adoption, que ce soit de la part des conservateurs ou du Bloc Québécois. Les conservateurs, comme ils l'ont eux-mêmes souligné, se font depuis longtemps l'écho des plaintes des entreprises concernant la PCU. Ils demandent simplement qu'en plus de recourir à des mesures punitives pour obliger les travailleurs à reprendre le travail en pleine pandémie, le gouvernement reprenne les séances régulières de la Chambre des communes afin qu'ils puissent l'utiliser pour amplifier leur demande d'une transition rapide vers des mesures d'austérité.

L'un des principaux facteurs qui motivent le recours soudain des politiciens du NPD à la rhétorique de l'opposition est l'éruption de protestations de masse dans tout le Canada, déclenchée par le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis et l'opposition à la violence et au racisme de l'État canadien. Singh et le NPD sont impatients de redorer leur blason de critiques du statu quo, afin d'empêcher les travailleurs et les jeunes qui évoluent vers la gauche de rompre avec la politique de l'establishment.

Les travailleurs et les jeunes doivent rejeter ce piège politique. Pour défendre leurs intérêts, y compris la garantie de conditions de travail sûres durant la pandémie, ils doivent former des comités de sécurité de base dans tous les lieux de travail, indépendants des appareils syndicaux procapitalistes et du NPD et opposés à eux. Ces comités doivent consulter des experts médicaux pour décider des mesures de sécurité appropriées, y compris la fourniture d'équipements de protection individuelle aux frais des employeurs, et avoir un contrôle total sur l'organisation et le rythme de production. Ils devraient également se battre pour obtenir le plein salaire de tous ceux qui ne peuvent pas exercer leurs fonctions en toute sécurité tant que la pandémie n'est pas contenue ou qu'un vaccin n'est pas disponible, et l'indemnisation complète des chômeurs.

Ces exigences immédiates ne peuvent être satisfaites que dans le cadre d'une lutte frontale contre le système capitaliste, qui privilégie le profit des entreprises par rapport à la vie humaine. La fourniture d'une aide financière adéquate à tous les travailleurs qui ont perdu leur emploi ou sont incapables de travailler et la garantie de lieux de travail sûrs sont inextricablement liées à la lutte pour un gouvernement ouvrier engagé dans des politiques socialistes.

(Article paru en anglais le 12 juin 2020)