Noyautage massif de l’armée et de la police allemande par les néonazis

Par Jordan Shilton
13 juillet 2020

Dans un long article du 3 juillet, le New York Times a abondamment documenté une conspiration extrémiste de droite impliquant des sections de l'armée allemande, des agences de renseignement et de la police en vue d’un soulèvement violent au «Jour X». L'article, le fruit d’une enquête d'un an, documente de vastes réseaux d'extrême droite au sein de l'armée et de la police, l'infiltration des Forces spéciales KSK par des fascistes et l'influence croissante de forces politiques d’extrême droite comme l'Alternative pour l'Allemagne (AfD).

Intitulé «Alors que les néo-nazis noyautent les rangs de son Armée, l'Allemagne affronte un ennemi intérieur», l'article détaille comment des réseaux troubles planifiant des attaques et stockant des armes sont tolérés et même soutenus par des dirigeants de l'armée depuis des années. Un ancien commandant du KSK, le général Reinhard Günzel, a publié un livre dans lequel il compare le KSK à la Waffen-SS, les paramilitaires nazis connus pour avoir organisé les exécutions massives de Juifs pendant l'Holocauste.

Lors d'une descente dans la maison d'un seul soldat du KSK en mai, les enquêteurs ont découvert «deux kilogrammes de plastique PETN, un détonateur, un fusible, un AK- 47, un silencieux, deux couteaux, une arbalète et des milliers de cartouches, » selon le Times. Un autre ancien membre du KSK surnommé Hannibal a dirigé un groupe de discussion dans lequel le complot d'attaques terroristes était discuté. Plusieurs membres du groupe font l'objet d'une enquête et un a été jugé. Interviewé par le Times, «Hannibal» a décrit son groupe comme pratiquant des «jeux de guerre» contre «les gangs, les islamistes et les antifas», qui constituaient «les troupes ennemies sur notre terrain».

L'article du Times a paru quelques jours seulement après que la ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, ait été contrainte d'annoncer la restructuration du KSK, et la dissolution d'une de ses compagnies, en raison de son développement comme foyer d’extrémistes de droite. Cet événement extraordinaire, qui illustre comment l'appareil d'État et les forces de sécurité allemands sont de plus en plus dominés par les néonazis 75 ans après l'effondrement du fascisme hitlérien, a poussé le Times et beaucoup d’autres journaux à l'international à rendre compte d'une réalité qu'ils ont cherché à ignorer depuis longtemps.

Rappelant les conditions politiques de la République de Weimar après la Première Guerre mondiale, l'article du Times dresse le portrait d'un État nominalement démocratique confronté à des complots d'extrême droite de toutes parts, surtout de l'intérieur. Les réseaux d'extrême droite «amassent des armes, maintiennent des maisons sûres et, dans certains cas, tiennent des listes d'ennemis politiques» à exécuter, note le Times. Rien qu’au KSK, 48 000 munitions et 62 kilos d'explosifs ont disparu.

L' article du Times souligne les commentaires de Brenton Tarrant, le terroriste d'extrême droite qui a abattu des dizaines de fidèles musulmans lors d'une fusillade de masse contre deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Celui-ci avait dit que «des centaines de milliers» de militaires des forces armées européennes avaient des points de vue fascistes et nationalistes de droite. «L'agence militaire allemande de contre-espionnage », poursuit le Times, « enquête actuellement sur plus de 600 soldats pour des activités d'extrême droite, sur les 184 000 effectifs de l'armée. Une vingtaine d'entre eux sont du KSK, un taux cinq fois plus élevé que dans les autres unités.

«Mais les autorités allemandes craignent que le problème ne soit bien plus important et que d'autres institutions de sécurité soient également infiltrées. Au cours des 13 derniers mois, des terroristes d'extrême droite ont assassiné un politicien, attaqué une synagogue et abattu neuf immigrants et descendants allemands d'immigrés.»

L'étendue réelle du noyautage d'extrême droite reste incertaine, poursuit le Times, car des sections des services de renseignement sont également dominées par des extrémistes de droite. Il fait référence à une information passée aux soldats du KSK par un agent du contre-espionnage militaire, les prévenant d'un raid en mai, avant de citer Stephan Kramer, président du renseignement intérieur de l'État de Thuringe, disant: «Ce à quoi nous avons affaire est un ennemi intérieur. »

L'auteur de l'article, Katrin Bennfold, remarque que «des responsables militaires et des services de renseignement» et des «membres d'extrême droite avoués» lui avaient parlé de «réseaux nationaux de soldats et de policiers anciens ou en service, ayant des liens avec l'extrême droite». Certains médias les décrivent comme une «armée fantôme» rappelant la campagne d'assassinats, de projets de coup d'État et de complots menés par les forces d'extrême droite au sein de l'armée dans la République de Weimar et visant à renverser la démocratie bourgeoise.

« Dans de nombreux cas, les soldats ont utilisé ces réseaux pour se préparer au jour où ils prédisent que l'ordre démocratique de l'Allemagne s'effondrera », poursuit le Times, dans sa révélation peut-être la plus surprenante. « Ils l'appellent le Jour X. Des responsables s'inquiètent que ce soit vraiment un prétexte pour inciter à des actes terroristes, ou pire, à un putsch. »

Pour de nombreux lecteurs du Times, la nouvelle que l'Allemagne, considérée par les milieux dirigeants comme l'une des principales démocraties européennes après la défaite du nazisme en 1945, fait face à la menace imminente d'un coup d'État militaire par l'extrême droite aura été une surprise. Cependant, la réalité est que les mêmes contradictions objectives du capitalisme qui ont conduit la bourgeoisie allemande à soutenir l'installation d'Hitler à la chancellerie en janvier 1933, derrière le dos d'une classe ouvrière hostile, poussent ses descendants à cultiver l'extrême droite et des forces ouvertement fascistes. D'une part, l'impérialisme allemand est confronté à la nécessité de faire avancer ses intérêts économiques et géostratégiques prédateurs plus impitoyablement à travers le monde dans des conditions d'accélération des tensions entre grandes puissances. De l'autre, il fait face à une opposition profondément ancrée parmi les travailleurs à sa politique d'austérité et de guerre.

Les trotskystes allemands du Sozialistische Gleichheitspartei, SGP (Parti de l’égalité socialiste) et le World Socialist Web Site ont averti dès le début que la tentative de développer une politique étrangère plus agressive pour affirmer les intérêts impérialistes allemands sur la scène mondiale était intimement liée à la réhabilitation des points de vue de l’extrême droite et la promotion des forces pro-nazies. Le SGP a déclaré dans une résolution de septembre 2014 (article en anglais), adoptée lors d'une conférence spéciale contre la guerre: «La propagande de l'après-guerre – que l'Allemagne avait tiré les leçons des terribles crimes des nazis, était« arrivée à l'Occident », avait adopté une politique étrangère pacifique, et était devenu une démocratie stable – s’avère être un mythe. L'impérialisme allemand montre une fois de plus ses vraies couleurs telles qu'elles ont émergé historiquement, avec toute son agressivité à l’intérieur comme à l'extérieur. »

Cette résolution a été adoptée en opposition aux déclarations du président allemand Joachim Gauck, du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier et de la ministre de la Défense Ursula Von der Leyen, qui ont tous proclamé à la Conférence de Munich sur la sécurité de 2014 que l'ère de la retenue militaire allemande était révolue. L'Allemagne était trop grande pour commenter la politique mondiale « depuis la touche », a expliqué Steinmeier, avant de demander une intervention plus décisive et substantielle des forces armées dans les opérations militaires étrangères.

Le même mois où Gauck, Steinmeier et Von der Leyen tenaient ces propos, Jörg Baberowski, professeur d'histoire d'Europe de l'Est à l'Université Humboldt de Berlin, déclarait au magazine Der Spiegel: «Hitler n'était pas un psychopathe, il n'était pas cruel. Il ne voulait pas qu’on parle de l'extermination des Juifs à sa table. »

Pas une seule voix parmi les universitaires ou l'establishment politique ne s’est élevée contre cette falsification grossière de l'histoire par Baberowski, qui a également proclamé son soutien à Ernst Nolte, l'historien pro-nazi le plus connu de l'Allemagne d'après-guerre. Au contraire, Baberowski et ses partisans ont été défendus et soutenus par la direction de l'Université Humboldt, qui a déclaré que les «attaques dans les médias» contre lui étaient «inacceptables». Ce soutien s'est étendu au-delà de l'Allemagne ; l'Université de Princeton lui a accordé une subvention de recherche de 300 000 $ pour ses travaux sur la dictature, que ce professeur étudie comme «ordre politique d’alternative», légitime et même populaire, aux formes démocratiques de gouvernement. Lorsque Baberowski s'est rendu à Princeton au printemps 2019 pour assister à une conférence à huis clos, il était accompagné de son assistant de recherche Fabian Thunemann, qui fut identifié comme l'un des principaux participants à une manifestation néonazie dans la ville allemande de Hanovre en 1998.

Alors que la réécriture d’extrême droite de l'histoire par Baberowski a bénéficié du soutien sympathisant des médias et des universitaires, le SGP et son organisation étudiante ont fait l'objet d'une campagne médiatique virulente. En 2018, le SGP, désigné «extrémiste de gauche», a été placé sur une liste de surveillance par les services secrets. Dans sa justification de cette décision, l'agence de renseignement, dirigée à l'époque par le sympathisant de l'AfD Hans-Georg Maassen, a fait valoir que «la lutte pour une société démocratique, égalitaire et socialiste» et «l'agitation contre le prétendu ‘impérialisme’ et ‘militarisme’ » sont anticonstitutionnels, c'est-à-dire illégaux.

La raison de cette réponse enragée était que l'opposition du SGP à Baberowski, à la banalisation des crimes nazis et à la renaissance du militarisme allemand contrecarrait le complot de l'élite dirigeante pour faire aller la politique brusquement vers la droite. L'AfD néo-fasciste avait été systématiquement promue depuis sa fondation en 2013. Après que ce parti ait obtenu 12,6 pour cent des voix aux élections fédérales de 2017 et qu’il ait été le premier parti fasciste depuis 1945 à être représenté au Parlement fédéral, Steinmeier, qui entre temps était devenu président allemand, rencontra ses dirigeants, exhorta les autres partis à démanteler les «murs d'inconciliables» autour de lui et à aspirer à un «patriotisme allemand». Quelques mois plus tard, les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates se mirent d’accord sur la formation d'un nouveau gouvernement de grande coalition et firent de l'AfD le parti officiel de l'opposition au Parlement.

Depuis ce tournant, l’AfD a pu dicter une grande partie de la politique de la grande coalition, en particulier dans les domaines de l'immigration et des réfugiés. Tous les partis parlementaires ont veillé à ce que des postes d’importance dans les commissions parlementaires soient laissés vacants au profit du parti d'extrême droite.

En février, les libéraux démocrates (FDP) et les chrétiens-démocrates ont concrétisé cette coopération avec l'AfD en passant à l’étape logique suivante dans le Land de Thuringe. Ils ont fait élire avec les voix des néo-fascistes Thomas Kemmerich (FDP) comme ministre président du Land. L'indignation populaire généralisée devant l’élection pour la première fois depuis la guerre d’un ministre président de Land allemand avec les voix d'un parti fasciste força Kemmerich à démissionner peu après. (Voir: Il faut sonner l'alarme! La conspiration politique et la résurgence du fascisme en Allemagne )

C'est dans ce climat politique réactionnaire droitier que les activités des terroristes fascistes et des comploteurs de coup d'État au sein et autour des forces armées, de la police et des services de renseignement ont prospéré.

Le fait que le Times se sente désormais obligé de rendre compte de manière aussi explicite du danger représenté par les réseaux extrémistes de droite témoigne de l'aggravation de la crise du pouvoir bourgeois dans des conditions d'effondrement capitaliste mondial sans précédent depuis les années 1930. Confrontées à des niveaux criants d'inégalité sociale, à une résurgence des rivalités inter-impérialistes et à l'érosion des formes démocratiques de gouvernement, les élites dirigeantes se tournent partout vers des forces extrémistes autoritaires et de droite pour défendre leurs intérêts contre la classe ouvrière à l’intérieur et contre leurs rivaux à l'étranger.

Comme l'écrivait Trotsky en 1929, analysant la tendance croissante à la dictature en Europe et au renforcement des forces fascistes, «la tension excessivement élevée de la lutte internationale et de la lutte de classe entraîne le court-circuit de la dictature, faisant sauter les fusibles de la démocratie l’un après l'autre ».

Bien que le noyautage de l'appareil d'État et de l’appareil militaire par les forces fascistes en Allemagne, avec le soutien de l'establishment politique, soit l'exemple le plus graphique de ce processus, des développements non moins dangereux sont en cours dans d'autres grands pays capitalistes.

En France, le président Emmanuel Macron a salué le collaborateur nazi Philippe Pétain comme un héros national et ordonné une répression brutale de style militaire contre les manifestations des Gilets jaunes, entraînant la mort et la mutilation de centaines de personnes.

Aux États-Unis, Trump continue de cultiver une base de soutien parmi les couches d'extrême droite et fascistes, comme l'a montré plus récemment son retweet d'une vidéo montrant l'un de ses partisans criant le slogan «Pouvoir blanc». Confronté à des manifestations massives et multiraciales contre les violences policières au début du mois de juin, le président américain a réagi en lançant un coup d'État militaire dans le but de créer un régime autoritaire sous son commandement personnel.

Des forces d'extrême droite et fascistes sont également promues au Canada, notamment pour intimider et disperser les luttes de la classe ouvrière. A la veille de la publication des révélations du Times sur l'extrême droite en Allemagne, il y eut de la part d’un réserviste de l'armée animé par des opinions d’extrême droite une tentative d’assassinat du Premier ministre canadien Justin Trudeau.

Il serait irresponsable au point d’être criminel que de sous-estimer la menace émanant de l'extrême droite fasciste. Mais contrairement aux années 1920 et 1930, l'extrême droite en Allemagne et ailleurs ne bénéficie pas encore d'un soutien de masse. En fait, l'AfD et ses soutiens sont largement méprisés parmi de larges couches de la population qui n'ont pas oublié les crimes barbares perpétrés par les nazis dans toute l'Europe, surtout l'Holocauste. La force apparente de l'extrême droite vient exclusivement de ce qu'elle a de puissants alliés au sein de l'élite dirigeante et de son appareil d'État.

Pour empêcher les complots d'extrême droite des élites dirigeantes en Allemagne et dans d'autres pays de réussir, la haine généralisée de la classe ouvrière envers l’extrême droite doit être transformée en mouvement politique conscient contre le renouveau du fascisme et du militarisme et contre le système capitaliste de profit pourri où ce processus a ses racines. Cela nécessite surtout la construction du Comité international de la Quatrième Internationale comme direction révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.

Lire aussi :

German defence minister plans more effective organization of army’s far-right elite force

(Article paru d’abord en anglais le 11 juillet 2020)