Le gouvernement du Canada accélère l’élimination de l'aide aux travailleurs privés d'emploi à cause de la pandémie

Par Dylan Lubao
15 juillet 2020

Le premier ministre Justin Trudeau et ses libéraux complotent avec les grandes entreprises pour réduire et supprimer progressivement les maigres prestations que le gouvernement fédéral accorde aux millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi en raison de la pandémie de COVID-19.

L'élite dirigeante du Canada considère que la Prestation canadienne d'urgence (PCU), du moins sous sa forme actuelle, est un obstacle majeur à sa campagne téméraire visant à forcer les travailleurs à reprendre le travail, avec peu ou pas de protection, en pleine pandémie qui continue de faire rage en Amérique du Nord et dans le monde.

Ces dernières semaines, des dizaines, voire des centaines de milliers de travailleurs à travers le pays ont vu leurs paiements de PCU temporairement suspendus sans avertissement.

Introduit à la fin du mois de mars en remplacement du programme d'assurance-emploi plus restrictif, la PCU a initialement fourni 2000$ par mois pendant un maximum de 16 semaines aux travailleurs, y compris les travailleurs de l'économie «d’emplois sur demande» et les travailleurs indépendants, qui ont perdu leurs revenus en raison de la pandémie.

Les demandes de participation à la PCU ont rapidement dépassé les 7,5 millions, ce qui représente près de 40 % de la population active du Canada. Mais à la mi-juin, le gouvernement a retenu sans avertissement deux semaines de versements de PCU à un nombre encore inconnu de travailleurs sans emploi.

Jane Derowin, une ancienne employée de l'aéroport de Calgary, en Alberta, a fait part de la détresse causée par l'action des libéraux. Dans une interview télévisée à CTV, Derowin montre à la caméra son réfrigérateur presque vide. Visiblement désemparée, elle dit à l'intervieweur: «Je n’aurai rien pour vivre. Je ne peux pas payer mon loyer, je ne peux pas payer mes factures, je ne peux pas faire l'épicerie. Que suis-je censée faire?»

L'objectif transparent de cette mesure brutale, que le gouvernement a justifiée comme nécessaire pour récupérer les paiements supplémentaires qu'il a délibérément effectués en mars et avril, était de laisser les travailleurs sans autre choix que de retourner au travail ou de se retrouver sans nourriture et sans logement.

La «suspension» inopinée des prestations est survenue quelques jours seulement après que le gouvernement libéral n'ait pas réussi à obtenir une majorité parlementaire pour le projet de loi C-17, une législation visant à inciter les travailleurs à reprendre le travail malgré la pandémie.

En vertu du projet de loi C-17, les travailleurs considérés comme ayant demandé «abusivement» des prestations de PCU, notamment en refusant de retourner au travail sur ordre de leur employeur ou d'accepter une possibilité «raisonnable» de travail ou de travail indépendant, seraient passibles d'amendes punitives. La législation menacerait également les travailleurs d'amendes massives et d'une peine de prison de six mois s'ils obtenaient «frauduleusement» des prestations de PCU, notamment en faisant de fausses déclarations sur leurs revenus. Toutefois, la définition de la «fraude» donnée par la législation est telle que les travailleurs et les jeunes qui refusent de travailler dans des conditions dangereuses pourraient être condamnés à des peines de prison. Le projet de loi reste au Feuilleton du Parlement et le gouvernement pourrait bien chercher à le faire adopter à une date ultérieure.

N’ayant pas réussi à promulguer le projet de loi C-17, les libéraux ont conclu un accord avec le Nouveau Parti démocratique (NPD) pour prolonger le programme PCU de deux mois supplémentaires jusqu'en octobre, et l'éligibilité maximale à 24 semaines, mais avec des conditions plus strictes. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a claironné que cette prolongation, qui était attendue étant donné le nombre de chômeurs qui continue d'augmenter au cours de la dépression, était une aubaine pour les travailleurs et, sur cette base, lui et ses néo-démocrates se sont une fois de plus ralliés au soutien du gouvernement libéral minoritaire au Parlement.

Le fait qu'avec la bénédiction du NPD, le gouvernement resserre les conditions d'éligibilité a la PCU n'a pas été pris en compte dans la mascarade de Singh. Depuis le 5 juillet, les travailleurs doivent signer une déclaration sous serment lorsqu'ils font une nouvelle demande de prestations de PCU, reconnaissant qu'ils doivent retourner au travail le plus rapidement possible, et doivent désormais faire une nouvelle demande de PCU toutes les deux semaines, au lieu de tous les mois.

Malgré ces changements, les grandes entreprises affirment catégoriquement que le gouvernement libéral n'est pas allé assez loin. Depuis des semaines, les organisations d'entreprises dénoncent la PCU comme étant «dissuasive» pour le travail, car les revenus qu'elle procure sont supérieurs aux salaires de misère payés par les entreprises canadiennes à des millions de travailleurs surexploités.

Ces dénonciations ont atteint un point culminant la semaine dernière lorsque le ministre des Finances Bill Morneau a présenté un aperçu de la situation financière du gouvernement. Il prévoyait un déficit de 343 milliards de dollars pour l'exercice fiscal actuel 2020-21, en raison d'un effondrement des recettes fiscales et de niveaux de dépenses gouvernementales d'urgence jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale.

Tandis que les médias officiels publiaient des commentaires affirmant que les «gains» des années d'austérité disparaissaient rapidement, Goldy Hyder, à la tête du puissant Conseil canadien des entreprises, demandait au gouvernement Trudeau de ne plus «soutenir» la population, mais de promouvoir la «croissance économique», c'est-à-dire les bénéfices des entreprises.

Les sentiments au sein de la classe dirigeante ont été résumés par Pedro Antunes, économiste en chef du Conference Board du Canada, qui s'est plaint dans un commentaire dans le Globe and Mail: «La PCU, en tant qu'élément dissuasif pour les travailleurs de réintégrer la population active, est un risque réel. Actuellement, à 2000 dollars par mois, la PCU équivaut à un salaire horaire moyen d'un peu moins de 15 dollars pour une semaine de travail moyenne de 33 heures: bien au-dessus du salaire minimum dans la plupart des juridictions canadiennes».

En d'autres termes, la PCU doit être réduite et éliminée progressivement afin que les travailleurs puissent être contraints d'accepter des emplois à bas salaire; des emplois qui, en outre, n'offrent que peu ou pas de protection contre le coronavirus potentiellement mortel. Ce système d'exploitation impitoyable doit être appliqué d'une part en supprimant l'aide de l'État, et d'autre part par un chômage de masse, ce qui facilitera la baisse des salaires et des conditions de travail.

Comme l'a déclaré Rebekah Young, directrice de l'économie fiscale et provinciale à la Banque Scotia, «il y aura un chômage important dans tout le Canada pendant la durée de la reprise. Le [système d'assurance-emploi] n'était pas et n'est pas suffisant pour couvrir tous les Canadiens qui seront sans emploi, mais la [Prestation canadienne d'urgence] est clairement trop coûteuse pour cette durée».

Les conservateurs, faisant écho aux préoccupations des grandes entreprises, ont proposé une prime de retour au travail, qui paierait temporairement les travailleurs à raison de 50 cents par dollar gagné au-delà de 1000$, afin de rendre les emplois à bas salaire plus attrayants.

Un programme similaire a déjà été mis en place par le gouvernement conservateur du Manitoba. Le programme de relance de l'emploi au Manitoba verse une prestation unique pouvant atteindre 2000 dollars aux Manitobains qui abandonnent la PCU et retournent au travail pendant au moins 30 jours: ce qui devrait «faire mordre la poussière à la PCU», s'est réjoui le premier ministre du Manitoba, Brian Pallister.

La campagne pour l'élimination de la PCU est liée à l'insistance des grandes entreprises pour qu'il n'y ait pas de deuxième confinement, même si les cas et les décès de COVID-19 augmentent. Le Conseil canadien des entreprises l'a fait remarquer sans ambages. Le Canada, a-t-il déclaré, «ne peut pas se permettre une autre fermeture».

La réduction des salaires par les entreprises à travers le pays, alors qu'elles rappellent les travailleurs à leur travail, est facilitée par le programme gouvernemental de subvention salariale d'urgence du Canada (SSUC). Dans la mise à jour financière de mercredi dernier, Morneau a presque doublé les dépenses prévues pour le programme SSUC, qui sont passées de 45 milliards de dollars à 82,5 milliards de dollars. Dans le cadre du programme SSUC, le gouvernement paie 75 % des salaires des travailleurs si les employeurs les gardent sur la liste de paie. Cependant, les entreprises ne sont pas tenues de payer les 25 % restants. En effet, l'expansion spectaculaire du programme de SSUC, qui ne représente que 18 milliards de dollars de dépenses gouvernementales à ce jour, entraînera une réduction de 25 % des salaires d'un grand nombre de travailleurs, même s'ils risquent leur vie en retournant au travail en pleine pandémie.

La réduction des salaires des travailleurs est un objectif clé pour les grandes entreprises, qui se préparent à une concurrence encore plus impitoyable avec leurs rivaux mondiaux. Ces dernières semaines, la presse capitaliste a regorgé d'articles et de commentaires avertissant que la concurrence sur les investissements, les marchés et les matières premières ne fera que s'intensifier dans le contexte de la crise économique actuelle.

Le fait que l'élite au pouvoir puisse procéder de manière aussi impitoyable est surtout dû au rôle joué par les syndicats et le Nouveau Parti démocratique (NPD). Ils s’efforcent de réprimer l'opposition de la classe ouvrière pendant la pandémie, et ont tissé des liens encore plus étroits avec le gouvernement libéral.

Tant le NPD que les syndicats ont maintenu un silence assourdissant sur les plus de 650 milliards de dollars de fonds de sauvetage que le gouvernement Trudeau et la Banque du Canada ont canalisés vers les marchés financiers, les banques et les grandes entreprises afin de garantir les investissements des riches et des super-riches.

Depuis avril, les syndicats travaillent main dans la main avec les organisations patronales, dont la Chambre de commerce du Canada, pour mettre en œuvre un retour au travail dans le contexte de la pandémie. Dans une déclaration commune cosignée par le président du Congrès du travail du Canada, Hassan Yussuff, et le chef de la Chambre de commerce, Perrin Beatty, les deux organisations ont appelé à la création d'un «groupe de travail économique national» pour promouvoir la «reprise économique» et relever les «défis d'une nation commerçante comme la nôtre», notamment «une nouvelle dette publique et privée substantielle». Une telle alliance corporatiste était nécessaire, ont poursuivi les deux organisations, «pour empêcher les parties prenantes de partir dans des directions différentes».

Le World Socialist Web Site a noté à l'époque que cette déclaration et d'autres du même genre étaient destinées à envoyer un message à la classe dirigeante: les syndicats ont l'intention de s'associer aux grandes entreprises pour renforcer la position «concurrentielle» – c'est-à-dire la rentabilité – du capital canadien, et ils bloqueront et saboteront toute résistance de la classe ouvrière. Moins de deux mois plus tard, l'intensification de la campagne visant à supprimer progressivement la PCU et à forcer les travailleurs à reprendre le travail sur la base de salaires plus bas et de conditions d'emploi pires souligne à quel point cet avertissement était correct.

(Article paru en anglais le 13 juillet 2020)