Le détournement nationaliste de la course pour un vaccin contre le virus SRAS-CoV-2

Par Benjamin Mateus
27 juillet 2020

Alors que la pandémie continue à échapper à tout contrôle et que la course au vaccin s'intensifie, diverses institutions et entités politiques américaines se battent pour savoir qui sera le premier à développer un vaccin viable contre le coronavirus et comment ce vaccin sera distribué dans la population. Cela suscite de sérieuses inquiétudes quant aux motivations de ces développements qui sont tout sauf innocents.

Il existe actuellement 24 vaccins candidats en évaluation clinique, autrement dit, des essais sur l'homme. Plus de 140 sont en cours d'évaluation préclinique dans plusieurs pays du monde. Parmi ceux qui sont en cours d'essais cliniques, seuls quatre ont atteint la phase trois des essais cliniques: AstraZeneca (basé au Royaume-Uni), Moderna (basé aux États-Unis), et deux de Chine produits par Sinovac et Sinopharm. Pfizer (basé aux États-Unis) a annoncé qu'il commencerait les essais de phase 2B et de phase 3 à la fin du mois de juillet.

Stephen Hoge, président de Moderna, s'exprimant devant la Commission du commerce le 21 juillet

Selon STAT News, l'Académie nationale de médecine, à la demande de hauts responsables de la Santé des États-Unis, a nommé un groupe d'experts ayant pour tâche d'établir un cadre pour la distribution initiale du vaccin. Toutefois, cela empiète sur le rôle des Centers for Disease Control and Prevention et de leur groupe consultatif, qui fait des recommandations sur la politique de vaccination. La situation est compliquée davantage par l'opération Warp Speed de l'administration, qui a utilisé des fonds fédéraux pour enrichir des sociétés privées de biotechnologie et de produits pharmaceutiques.

Michael Osterholm, directeur du Centre de recherche et de politique en matière de maladies infectieuses de l'Université du Minnesota, a déclaré: «Entre l'ACIP [Comité consultatif sur les pratiques de vaccination] et ce nouveau comité, le groupe travaillant dans le cadre de l'opération Warp Speed, et uniquement en termes de contribution de la communauté générale, je ne sais pas clairement qui prendra la décision finale et comment le processus se déroulera».

Chaque vaccin COVID-19 américain en phase 3 utilise un schéma de deux doses séparées par 28 jours. Cela ajoute au problème que les stocks seront assez limités au début, ce qui pose la question cruciale de savoir quels critères seront utilisés pour identifier ceux qui devraient d'abord avoir accès à ce remède qui pourrait sauver des vies. (Le régime à deux doses donne au système immunitaire un coup de fouet qu'une dose unique n'offre pas).

Lors de l'audition sur «La voie vers un vaccin» à la Commission de l'énergie et du commerce de la Chambre des représentants le 21 juillet, avec la présence d'éminents dirigeants de l'industrie pharmaceutique comme témoins, la question du dosage et de la distribution a été soulevée au début de la discussion. Le membre républicain du Congrès Greg Walden de l'Oregon a déclaré: «Cela nous aide vraiment, ainsi que le public, à comprendre [les régimes à deux doses]. Lorsque nous parlons d'avoir 300 millions de doses ou 30 millions de doses, nous devrions probablement réduire de moitié le nombre de personnes qui pourront effectivement se faire vacciner dans le pire des cas».

Parmi les témoins présents à l'audience figuraient le Dr Mene Pangalos, vice-président directeur d'AstraZeneca; le Dr Macaya Douoguih, directrice du développement clinique et des affaires médicales de Johnson & Johnson; le Dr Julie Gerberding, vice-présidente exécutive et responsable des patients chez Merck; le Dr Stephen Hoge, président de Moderna; et John Young, directeur commercial de Pfizer. Le titre de docteur parmi ces personnalités a pris un sens figuré pour fournir un minimum d'altruisme alors qu'en fait, leur allégeance est strictement à leurs actionnaires.

D'autres questions importantes ont été soulevées par le groupe d'experts, notamment la crainte que le rythme rapide auquel les vaccins sont mis au point ne conduise à contourner l'évaluation nécessaire de l'efficacité des vaccins dans la population générale, ainsi que la crainte que même les effets secondaires rares et graves dans de petites cohortes de sujets en phase deux et trois des essais puissent être aggravés par la distribution massive du vaccin parmi des milliards de personnes.

Le président du comité, le député démocrate du New Jersey Frank Pallone, a ajouté: «Nous voulons tous qu'un vaccin contre le COVID-19 soit développé le plus rapidement possible, mais avant qu'un vaccin ne soit distribué, les experts de la santé publique doivent s'assurer qu'il est sûr, efficace et disponible pour tous ceux qui en ont besoin. Je crains que la FDA ne soit obligée par l'administration Trump d'approuver un vaccin qui manque d'efficacité».

Hoge, de Moderna, a assuré ceci au panel: «Nous pensons qu'il sera possible de mettre au point un vaccin efficace en toute sécurité dans 12 à 18 mois. Nous avons travaillé 24 heures sur 24 pour nous assurer que nous le faisons de manière incroyablement responsable tout au long du processus». Moderna a reçu un financement de 483 millions de dollars par le biais du ministère de la Santé et des Services sociaux en avril. Depuis l'annonce de ce partenariat, le cours de l'action Moderna est passé de moins de 40 dollars par action à plus de 80 dollars, doublant ainsi sa valeur. Moderna s'apprête à lancer la phase trois des essais cliniques cette semaine.

Le Dr Albert Bourla, PDG de Pfizer, a déclaré: «Nous nous sommes engagés à rendre l'impossible possible en travaillant sans relâche pour développer et produire en un temps record un vaccin sûr et efficace afin de contribuer à mettre un terme à cette crise sanitaire mondiale».

Pfizer, qui collabore avec une petite société allemande de biotechnologie, BioNTech, a obtenu un contrat de 2 milliards de dollars pour la production de 600 millions de doses de son vaccin à ARNm contre le coronavirus. Selon l'accord, en attendant les résultats des essais cliniques, le gouvernement américain a passé une première commande de 100 millions de doses avec l'option d'acquérir 500 millions de doses supplémentaires. Pfizer et BioNTech vont commencer les essais cliniques de phase 2b et 3 à la fin de ce mois et demanderont un examen réglementaire dès octobre 2020.

Novavax, une autre société américaine de biotechnologie et de développement de vaccins, soutenue par l'opération «Warp Speed» de Trump, a annoncé plus tôt en juillet qu'elle s'associait au gouvernement fédéral pour accélérer le développement de leur vaccin.

Le contrat fournira à la société du Maryland 1,6 milliard de dollars. La société a également attribué à ses cadres des stock-options d'une valeur de plusieurs dizaines de millions, même si leurs efforts pour produire un vaccin viable échouent. En 33 ans d'existence, la société n'a jamais livré de vaccin sur le marché, bien que sa valeur marchande soit passée de 250 millions à 8 milliards de dollars pendant la pandémie.

Les dirigeants, s'exprimant devant le panel, ont assuré aux législateurs que leurs produits seraient prêts d'ici la fin de l'année. Toutefois, dans les termes les plus crus, Hoge de Moderna a déclaré: «Nous ne le vendrons pas au prix coûtant». Les objections et les préoccupations soulevées par les membres de la Chambre ne sont que des formalités. Comme le montrent les audiences sur le Remdesivir, le gouvernement n'a pas de véritable mécanisme pour empêcher de fixer les prix en fonction du profit. En fait, le gouvernement a été le premier à fournir les fonds pour l'accès à ces médicaments. «Nous fixerons le prix de notre vaccin potentiel en fonction de l'urgence sanitaire mondiale à laquelle nous sommes confrontés», a déclaré Young, directeur commercial de Pfizer.

Compliquant la relation de Novavax avec le gouvernement américain, la société a cependant déjà reçu des subventions d'une valeur de 388 millions de dollars de la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI) qui stipulait que la CEPI aurait le droit de premier refus pour assurer la livraison du vaccin aux nations émergentes. Il reste à déterminer dans quelle mesure ces accords seront contraignants.

L'Organisation mondiale de la santé est en partenariat avec la CEPI et Gavi, l'alliance pour les vaccins, pour acheter 2 milliards de doses de vaccins COVID-19 pour les populations à haut risque du monde. Le coût d'un effort aussi massif est estimé à 18,1 milliards de dollars, dont 11,3 milliards devront être réunis d'ici la fin de l'année. En outre, l'initiative exige des engagements de la part des pays développés pour l'achat de près d'un milliard de doses d'un vaccin viable. En contrepartie de leurs engagements, ces pays se verraient offrir des parts de neuf vaccins candidats soutenus par la CEPI. Ces accords garantissent aux gouvernements l'accès à un vaccin viable si d'autres vaccins s'avèrent inefficaces lors des essais cliniques.

Ces efforts démentent les décisions sinistres et avares qui sont prises en matière de production et de distribution de vaccins. Klus Stohr, un virologiste allemand qui a joué un rôle clé dans l'identification du coronavirus comme cause du SRAS, dans une interview avec Bloomberg, a averti que 90 % de la population reste sensible au virus. Comme pour d'autres agents pathogènes respiratoires, a-t-il ajouté, la saison hivernale produira une autre vague, beaucoup plus grave que la présente.

Il a déclaré: «Des pays comme l'Allemagne pourraient disposer d'une quantité importante de vaccins d'ici le début de l'année prochaine et une distribution qui pourrait prendre quatre, cinq, six mois pour les personnes âgées. La stratégie peut être différente pour un pays comme le Brésil, l'Argentine ou le Chili, qui pourrait ne jamais recevoir une seule dose de vaccin et qui doit encore affronter le virus... ce n'est pas le vaccin qui mettra fin à la pandémie. Le virus mettra fin à cette pandémie en brûlant chaque morceau de bois sec qu'il trouvera. Le feu ne s'éteindra pas avant que la dernière personne sensible ait été touchée».

C'est dans ce contexte que les récentes accusations infondées des États-Unis contre la Russie et la Chine s'inscrivent dans le cadre de la lutte géopolitique visant à «assurer l'approvisionnement pour une percée scientifique qui pourrait conférer un énorme pouvoir économique et politique», selon le Wall Street Journal. La récente inculpation de citoyens chinois pour avoir tenté de voler des données sur les vaccins ne découle pas de la preuve d'un crime mais de la volonté de s'assurer que les États-Unis puissent se positionner stratégiquement pour être les premiers à breveter un vaccin contre le coronavirus. Toutefois, une telle stratégie de la corde raide pourrait créer une masse critique suffisante pour que des agressions régionales éclatent.

La consternation soudaine soulevée par les porte-parole des oligarques financiers tels que le New York Times et le Washington Post concernant la tentative de vol de la propriété intellectuelle à ce moment précis doit être mesurée à l'aune des progrès réalisés par les produits pharmaceutiques chinois dans la course au vaccin. Sinopharm, qui utilise un vaccin à virus inactivé, a lancé un essai de phase trois aux Émirats arabes unis et est en train de recruter des milliers de sujets d'essai, tandis qu'une autre société chinoise, Sinovac Biotech, a commencé les essais de phase trois au Brésil au début du mois.

Même le Royaume-Uni est confronté à une attaque des marchés financiers contre sa position avancée dans le développement de vaccins. AstraZeneca, en collaboration avec l'université d'Oxford, mène actuellement des essais de phase trois au Brésil et en Afrique du Sud. Cependant, les parts ont chuté de sept pour cent au début de la semaine malgré les résultats positifs de leur essai de phase un qui a démontré à la fois des niveaux élevés d'anticorps neutralisants et des réponses des cellules T, bien que les réponses n'aient peut-être pas été aussi robustes que celles d'autres vaccins. Le géant pharmaceutique a annoncé le mois dernier qu'il s'engageait à fabriquer deux milliards de doses d'ici la fin de l'année.

(Article paru en anglais le 24 juillet 2020)