Québec: des extrémistes de droite prennent contrôle d’une manifestation d’employés de la santé – un avertissement aux travailleurs

Par nos reporters
1 août 2020

Devant l’état désastreux du système de santé, la négligence criminelle des autorités face à la pandémie de COVID-19, le refus et l’incapacité des syndicats à s’opposer aux conditions de travail de plus en plus intolérables, un groupe de préposés aux bénéficiaires avait lancé sur les réseaux sociaux un appel à manifester le 18 juillet à Repentigny, en banlieue de Montréal.

Mais la manifestation a été envahie par une horde d’éléments ultra-nationalistes, brandissant des pancartes contre le confinement et une marée de drapeaux québécois. Quatre de leurs dirigeants – Steeve «l’Artiss» Charland, Alexis Cossette-Trudel, Daniel Pilon et Frédéric Pitre – se sont fait offrir une tribune pour s’adresser aux deux à trois cents participants.

Leurs liens avec les organisateurs de l’événement demeurent nébuleux, mais ils se seraient «invités» en prenant soin de ne pas afficher leur ligne politique chauvine. Même si leurs discours à la manifestation étaient émaillés de dénonciations démagogiques du gouvernement et des syndicats, ils n’ont rien à voir avec la lutte pour des conditions de travail sécuritaires ou la défense des services publics : leur véritable orientation est d’exiger la fin des mesures sanitaires et la réouverture totale de l’économie pour permettre aux entreprises de continuer à faire des profits sur le dos des travailleurs.

Ces quatre individus sont tous liés aux cercles extrémistes de droite qui prônent une forme plus vulgaire du chauvinisme anti-immigrant et anti-musulman qui est véhiculé par toute l’élite dirigeante – y compris par les syndicats pro-capitalistes.

Charland est un ancien dirigeant de La Meute, un groupe islamophobe qui a fait campagne en faveur de la Loi 9 adoptée par le gouvernement provincial de François Legault pour réduire les quotas d’immigration au Québec. Cossette-Trudel, ex-dirigeant de l’aile jeunesse du Parti québécois, un parti indépendantiste de droite, anime aujourd’hui sur les médias sociaux une radio pro-Trump, Radio-Québec, qui qualifie la pandémie de COVID-19 de complot des «mondialistes» pour nous «dominer». Pilon est un dirigeant de Citoyens au pouvoir, un parti qui préconise une politique identitaire de droite derrière une façade de respectabilité. Pitre dirige le groupe Appel à la liberté, qui a organisé des manifestations contre le confinement.

La récupération politique d’une manifestation ouvrière par des éléments ultra-nationalistes et islamophobes doit servir de mise en garde aux travailleurs. Ces éléments sont encouragés par l’élite dirigeante et l’État capitaliste pour semer les idées les plus socialement rétrogrades afin de saper la conscience de classe et bloquer – y compris par la violence réactionnaire – une lutte unifiée des travailleurs contre le capitalisme.

C’est un phénomène international. Le président américain Donald Trump cherche, par ses appels ouverts au racisme et à l'intolérance, à développer un mouvement fasciste qui servirait de force d’appoint à sa campagne pour établir une dictature présidentielle basée sur l’appareil militaire.

L’extrême chauvinisme québécois prôné par Charland et ses confrères a été légitimé par l’ensemble de l’establishment politique, y compris par le marais nationaliste pro-indépendance – du Parti québécois (PQ) au parti de la pseudo-gauche Québec Solidaire.

Depuis plus de dix ans, tous les partis politiques au Québec mènent une campagne pour dépeindre l’immigration – en particulier celle en provenance de régions à majorité musulmane – comme une menace aux «valeurs québécoises».

Cette campagne a fait les manchettes avec le soi-disant débat sur les «accommodements raisonnables» en 2007-08; elle a pris de l’ampleur avec le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement péquiste de Pauline Marois en 2013-14; et elle s’est intensifiée depuis l’élection en octobre 2018 de la Coalition Avenir Québec. La CAQ a déjà adopté des lois pour réduire l’immigration dans la province, interdire le port de signes religieux par les enseignants, et priver les femmes musulmanes portant un cache-visage de soins de santé et autres services publics.

Un facteur essentiel dans la capacité des démagogues de droite comme Charland à se faire passer pour des opposants au gouvernement est la transformation des syndicats en agences directes du patronat qui sont vouées, depuis le début des années 80, à imposer l’austérité capitaliste et à étouffer tout mouvement d’opposition parmi les membres de la base. Tant au Québec que dans le reste du Canada, la bureaucratie syndicale travaille main dans la main avec les gouvernements pro-patronaux de toutes les couleurs politiques – libéraux, conservateurs, péquistes, néo-démocrates et maintenant caquiste.

Au Québec, l’intégration croissante des syndicats au monde des affaires – en particulier par leur contrôle de caisses de retraite et fonds d’investissement de milliards de dollars tels que le Fonds de solidarité de la FTQ – s’incarne dans leur collaboration étroite avec le gouvernement Legault. Ce dernier combine le populisme de droite avec une politique axée sur les privatisations, le démantèlement de ce qui reste des services publics, et un assaut tous azimuts sur les emplois, les salaires et les acquis sociaux des travailleurs.

Loin de dénoncer la négligence de la CAQ et de tout l’establishment politique face à la pandémie de COVID-19, et de préparer une contre-offensive de la classe ouvrière pour préserver la santé et les vies humaines, les centrales syndicales au Québec ont présenté Legault comme un leader pragmatique et un «bon père de famille» face à une situation imprévue.

Pourtant la CAQ, comme ses homologues à Ottawa et dans les autres provinces, a attendu que le virus soit bien implanté avant de prendre la moindre mesure pour freiner sa propagation. Cette perte de temps crucial – combinée au manque total de préparation, à l’insuffisance en équipement de protection individuel (EPI) et aux décennies de coupes budgétaires ayant ravagé le réseau – a entraîné la contamination de plus de 13.000 travailleurs de la santé et grandement contribué aux plus de 5.500 décès enregistrés dans la province, l’un des taux par habitant les plus élevés dans le monde.

Laissant les travailleurs confronter le coronavirus sans les mesures sanitaires adéquates pour les protéger, les chefs syndicaux négocient à huis clos avec Legault pour trouver une façon d’imposer des reculs majeurs dans les prochaines conventions collectives du demi-million de travailleurs du secteur public.

Ils abandonnent de ce fait les doléances entièrement légitimes des travailleurs sur le manque chronique de personnel, les ratios patients/soignant et élèves/enseignant trop élevés, les heures supplémentaires obligatoires, etc. Sans parler de leur inaction face aux arrêtés ministériels qui permettent au gouvernement de changer à sa guise les tâches et conditions de travail des employés de la santé et de l’éducation.

Alors que la pandémie de coronavirus continue de faire rage et que le nombre de cas de COVID-19 augmente à nouveau avec la réouverture des entreprises non-essentielles, des écoles en région et des garderies, les syndicats travaillent en arrière-scène avec le gouvernement et le patronat pour préparer la réouverture de toutes les écoles et un retour au travail complet tel qu’exigé par la grande entreprise.

Les travailleurs au Québec sont confrontés aux mêmes attaques de la classe dirigeante contre leurs emplois et conditions de travail – et maintenant leur santé et leur vie – que les travailleurs dans le reste du Canada, aux États-Unis et internationalement.

La seule perspective viable aujourd’hui est celle d’une contre-offensive commune des travailleurs par-delà les frontières contre toutes ces attaques, dans le cadre d’une lutte politique plus large pour l’égalité sociale. Ancrés dans le nationalisme et la défense du capitalisme, les syndicats sont foncièrement opposés à une telle perspective.

La tâche primordiale pour les travailleurs de la santé est de bâtir des comités de sécurité pour défendre leurs droits et protéger le public, et eux-mêmes, contre la pandémie de coronavirus en exigeant une expansion massive des ressources pour le réseau de santé et les services publics.

Ces comités – formés et contrôlés par les travailleurs eux-mêmes à l’exclusion des bureaucrates syndicaux – devront mettre en place et faire respecter les mesures nécessaires sur les lieux de travail (nombre d’employés, horaires, mesures sanitaires, organisation du travail, etc.) sur la base des besoins réels, et non sur ce que le gouvernement et les gestionnaires prétendent être financièrement possible.