La France hébergerait de nombreux génocidaires rwandais

Par Jacques Valentin
1 août 2020

L'arrestation le 16 mai dernier de Félicien Kabuga (lire: Un des principaux organisateurs du génocide rwandais arrêté à Paris) a soulevé de nombreuses questions sur l'impunité dont bénéficient les participants au génocide rwandais de 1994 vivant en France. Alors que Kabuga était l’un des «fugitifs les plus recherchés au monde», selon le communiqué des autorités françaises, la volonté de dissimulation des autorités sur les résultats de l'enquête ayant permis son arrestation est frappante.

Tout cela contraste avec les communiqués officiels détaillés donnés sur d’autres arrestations et la profusion de reportages qui accompagnent habituellement la résolution d'affaires criminelles de moindre importance. Ainsi on ne sait rien des résultats des perquisitions réalisées au domicile de Kabuga à Asnières, on ne sait pas depuis quand il résidait en France, aucune information n'a été donnée sur le pays africain qui lui aurait accordé un passeport sous une fausse identité.

On a évoqué les soutiens qui lui ont permis de séjourner en France, sans que l'on sache si des poursuites pour complicité on été engagées ou si ces réseaux auraient pu bénéficier à d'autres génocidaires. La seule préoccupation du gouvernement français semble être de se débarrasser au plus vite de Kabuga en l'extradant vers La Haye pour qu'il soit transféré en Tanzanie, où il doit être jugé.

Les associations qui demandent la poursuite des génocidaires présumés réfugiés en France comme le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) se heurtent à un mur d'inertie et de mauvaise volonté de la part des autorités.

C'est dans ce contexte que Mediapart vient de révéler qu'il a pu retrouver, à la suite d'une enquête menée en quelques mois en 2019 et 2020, un autre génocidaire présumé, appartenant comme Félicien Kabuga au premier cercle des organisateurs du génocide rwandais. Il s’agit d’Aloys Ntiwiragabo, qui a été à partir de 1993 le chef des renseignements militaires et le chef d’état-major adjoint de l’armée rwandaise. Il a fait l'objet par le passé de mandats d'arrêts de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Ceux-ci ont été levés depuis plusieurs années, apparemment parce que le tribunal n'avait pas pu établir un acte d'accusation complet le concernant, faute de temps et de moyens.

Le procureur du TPIR avait cependant cité Aloys Ntiwiragabo parmi 11 individus qui «dès la fin de 1990 et jusqu’à juillet 1994 […] se sont entendus entre eux et avec d’autres pour élaborer un plan dans l’intention d’exterminer la population civile tutsi et d’éliminer les membres de l’opposition et de se maintenir au pouvoir. […] Ils ont organisé, ordonné et participé aux massacres». Ntiwiragabo a par exemple établi des listes d'opposants à partir desquelles Kabuga, qui était le PDG de la Radio télévision libre des mille collines (RTLM), faisait lancer à la radio des appels aux meurtres en donnant les adresses, les lieux de travail et les endroits fréquentés par les groupes et les personnes visées.

Après que Ntiwiragabo se soit réfugié au Kenya et au Soudan, Mediapart rappelle que "Lorsque la seconde guerre du Congo éclate en 1998, les génocidaires rwandais s’allient au nouveau pouvoir congolais et se mobilisent sur plusieurs fronts. Aloys Ntiwiragabo devient leur « commandant suprême ». Les différents contingents qu’il contrôle fusionnent dans les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), dont il est proclamé général-major." Les guerres du Congo ont fait des millions de morts et données lieu à de nombreux crimes contre l'humanité auquel Ntiwiragabo est donc étroitement associé.

Sollicité par Mediapart pour savoir s’il avait enquêté sur Aloys Ntiwiragabo, le Parquet national antiterroriste, compétent pour les crimes contre l’humanité, n'a pas souhaité répondre.

C'est seulement au lendemain de la publication de l'article et compte tenu de la gravité des accusations portées contre Ntiwiragabo que le parquet a annoncé ouvrir une enquête préliminaire pour "crimes contre l'humanité". Ntiwiragabo semblait si sûr de son impunité que, bien que résidant sans autorisation en France, il n'avait même pas pris la peine de cacher son identité. Il recevait des courriers à son nom.

L'affaire est embarrassante pour le gouvernement français, qui tente de normaliser ses relations diplomatiques avec le Rwanda depuis plusieurs années. En 1994, le gouvernement français a soutenu le gouvernement hutu jusqu’au bout alors que les préparatifs du génocide et des massacres annonciateurs étaient connus. Il a ensuite soutenu des forces opposées au régime rwandais dans les guerres pour le contrôle du Congo qui ont découlé du génocide rwandais.

Il semble que le régime du président rwandais Kagame tente depuis quelques temps à normaliser ses relations avec l’impérialisme français. Pour montrer sa bonne volonté, Macron a soutenu fin 2019 la candidature de Louise Mushikiwabo, cheffe de la diplomatie rwandaise depuis 10 ans, au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Autre «avancée», l’enquête sur l'attentat du 6 avril 1994 au cours duquel un tir de missile a détruit l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, tuant également le président du Burundi Cyprien Ntaryamira vient d’être close. Cette investigation très partielle empoisonnait les relations avec Kagame.

Le 3 juillet 2020, la cour d’appel de Paris a confirmé l’ordonnance de non lieu des juges d’instruction. Cette instruction ouverte en 1998 et confiée d’abord au juge Jean-Louis Bruguière, s’était focalisée exclusivement pendant dix ans sur la piste d’un attentat par le FPR du président Kagame que le juge considérait comme le commanditaire.

Bien que l’attentat ait semblé être le signal attendu pour déclencher le génocide dans les heures qui ont suivies, la piste des extrémistes hutus n’a jamais été explorée par les juges d’instruction successifs—cela malgré qu’en 2012, une expertise ait finalement situé les départs des tirs des missiles dans le camp militaire de Kanombe, principal camp militaire rwandais jouxtant l'aéroport de la capitale. Il fallait éviter qu’une enquête, impliquant les organisateurs du génocide, tire le fil de l’implication française dans les crimes au Rwanda.

Macron qui est englué dans une guerre coûteuse et sanglante qui prend de l’ampleur en Afrique subsaharienne et entraîne un rejet croissant de l’impérialisme français par les populations locales cherche désespérément à élargir la base du soutien français en Afrique. Il mène donc différentes opérations diplomatiques pour tenter de consolider les relations avec les gouvernements des pays africains et obtenir un soutien à la politique française.

Le rapprochement avec le Rwanda s’inscrit dans cette politique, mais aussi d’autres actions, comme la modification cosmétique annoncée du fonctionnement du franc CFA, ou les soi-disant regrets à l’égard de la colonisation, avec la mission confiée à Benjamin Stora sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie », en vue de favoriser « la réconciliation entre les peuples français et algérien ».

En réalité Macron et l’héritier direct des groupes politiques de droite et de gauche compromis jusqu’au cou dans le génocide rwandais et dans tous les crimes de l’impérialisme français en Afrique et ailleurs dans le monde. Ceci explique que, comme le suppose les associations de défense des victimes, il pourrait y avoir une centaine de génocidaires rwandais présumés en France.

La tentative de rapprochement avec le Rwanda se fait sur le dos des victimes dans une stratégie d’étouffement de la vérité et de protection des génocidaires, que les gouvernements français successifs ont laissé s’installer en nombre en France. Un procès en France pour crime contre l’humanité contre l’un des principaux dirigeants rwandais de l’époque, qui a seulement 72 ans aujourd’hui et semble en bonne santé, pourrait être très embarrassant pour les élites politiques françaises.