La campagne propolice #MeToo vise le ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin

Par Will Morrow
5 août 2020

La campagne #MeToo contre Gérald Darmanin sur les allégations de viol s’est intensifiée depuis qu’il est devenu ministre de l’Intérieur ce mois-ci. Les Verts, la France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, le Parti socialiste (PS) et Les Républicains de droite (LR) ont tous appelé à sa démission.

On doit dire d’emblée que cette campagne n’a rien de progressiste. Les travailleurs éprouvent une profonde colère face à la politique meurtrière de retour au travail des gouvernements européens dans des conditions de pandémie, de sauvetage des banques, d’austérité, de morts et de souffrances de masse et de répression des manifestations par la police. Dans ces conditions, l’accent mis sur les prétendues fautes sexuelles de Darmanin vise à détourner cette opposition croissante d’une lutte contre le capitalisme français et européen. Plutôt, on essaie de canaliser cette colère derrière une campagne basée sur la politique de genre et le soutien à l’État policier.

Les allégations concernent des événements qui se sont produits en 2009. L’accusation a été faite huit ans plus tard, peu après que Darmanin soit devenu ministre dans le gouvernement Macron. Son accusatrice, Sophie Patterson-Spatz, lui a envoyé des SMS qui déclarent qu’elle avait couché avec lui afin qu’il utilise son influence pour effacer son casier judiciaire. Les procureurs ont formellement abandonné l’enquête à trois reprises en 2017-2018, ils ont déclaré qu’il n’y avait aucune preuve qui mettait en cause que la relation sexuelle était consensuelle. On n’a pas fait un procès à Darmanin, et il n’a certainement pas été condamné pour quoi que ce soit en rapport avec l’affaire.

Un manifeste pour la campagne sur les inconduites sexuelles a été publié dans Libération le 23 juillet: il était intitulé «Gérald Darmanin doit quitter le ministère de l’Intérieur». C’est Claire Monod et Sophie Taillé-Polian de Génération.S, une récente scission du PS, qui l’ont écrit et c’est Manon Aubry et Clémentine Aubry de LFI, et des femmes dirigeantes des Verts, du Parti communiste français stalinien et du Parti socialiste qui l’ont toutes signé.

«Gérald Darmanin est présumé innocent», écrivent-elles. «Mais comment justifier la promotion à l’Intérieur d’un ministre mis en cause dans une enquête préliminaire pour viol, harcèlement et abus de faiblesse et dont les avocats ne contestent pas les faits mais leur qualification pénale?» L’élévation de Darmanin avait créé une «indignation» qui «transcende les clivages politiques républicains», ajoutent-elles.

Elles concluent: «La police républicaine mérite mieux que cette nomination et les femmes en politique comme ailleurs ne se tairont plus! Gérald Darmanin ne peut rester ministre de l’Intérieur».

En d’autres termes, la destitution de Darmanin est nécessaire pour l’épuration morale de l’État français, qui a versé son sang dans les guerres de l’Afghanistan à la Syrie et au Mali, et son remplacement par quelqu’un qui est à la hauteur de la morale de la police française!

Il serait difficile pour les opposantes #MeToo de Darmanin d’exprimer plus clairement leurs politiques de droite, leur alignement sur l’impérialisme et de leur hostilité à la classe ouvrière. Les forces de police qu’elles saluent ont passé les deux dernières années à brutaliser les manifestants, les travailleurs en grève et les «gilets jaunes» en faisant éclater des mains, en tirant dans les yeux avec des balles en caoutchouc, en les arrêtant et en les battant, et à rassembler les immigrants dans des rafles.

Ce qui est particulièrement frappant dans la campagne #MeToo contre Darmanin, c’est que ses dirigeants évitent, et en fait tentent de dissimuler, les politiques d’État policier que Darmanin et le gouvernement Macron mettent en oeuvre.

Lundi dernier, Darmanin a annoncé qu’il allait poursuivre le maire vert de Colombes, Patrick Chaimovitch, pour avoir soulevé les liens historiques entre le régime collaborateur des nazis de Vichy et la police française actuelle. Cette décision, réclamée par les syndicats de police d’extrême droite, criminalise en fait la critique historique de la police ou du fascisme en France.

Mardi, Darmanin a déclaré, dans un discours fasciste prononcé devant une commission de l’Assemblée nationale, «Je m’étouffe» chaque fois qu’il entend les mots «violence policière». Il a déclaré: «je ne pense pas qu’il faille comparer les violences. Il y en a qui sont légitimes, c’est l’exercice de la force par la police, et il y en a qui sont illégitimes, c’est l’exercice de la force par des gens qui ne sont pas policiers ou pas gendarmes». En d’autres termes, la violence policière brutale est légitime, parce que c’est la police qui l’exerce.

Le remplacement de Darmanin par un personnage soutenu par la campagne #MeToo contre lui, qu’il soit homme ou femme, ne changerait pas d’un iota ces politiques. L’examen de cette affaire sordide fait exploser l’affirmation selon laquelle #MeToo défend les femmes contre Darmanin.

En mai 2009, Sophie Spatz (née Olga Patterson), alors âgée de 36 ans, a approché Darmanin dans les bureaux parisiens de l’Union pour un mouvement populaire (UMP, aujourd’hui LR), organisation de droite au pouvoir. Olga Patterson-Spatz était une ancienne prostituée et membre de l’UMP. Darmanin, alors âgé de 25 ans, était conseiller municipal de l’UMP à Tourcoing.

Patterson-Spatz a demandé l’aide de Darmanin pour effacer son casier judiciaire, qui comprenait des condamnations pour chantage et pour avoir passé des appels menaçants à un ancien petit ami. Cette nuit-là, Patterson-Spatz et Darmanin ont dîné dans un restaurant, sont allés dans un club échangiste du centre de Paris et ont passé la nuit ensemble dans un hôtel. Six mois plus tard, en novembre 2009, Darmanin a demandé à Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Justice, de se pencher sur le cas de Patterson-Spatz.

Ils ont continué à s'échanger des SMS jusqu'en 2012. L'un des messages de Patterson-Spatz, envoyé le 17 décembre 2009, et qui a ensuite fait l'objet d'une fuite dans les médias, indique qu'elle a couché avec Darmanin pour qu'il l'aide dans son affaire. Elle écrit: «Abuser de sa position! Pour ma par cet être un salle con !!!! Surtout quand on et dans la peine, la politique te correspond bien !!! [sic] Quand ont sait l, effort qu, il ma fallu pour baiser avec toi !!!! Pour t, occuper de mon dossier [sic]».

Darmanin répondit: «Tu as raison je suis sans doute un sale con. Comment me faire pardonner?»

Darmanin a gravi les échelons, devenant député à l’Assemblée nationale en 2012. En 2017, après l’élection de Macron à la présidence, Macron nomme Darmanin ministre de l’Action publique et des Comptes. Dans les deux jours qui ont suivi sa nomination, le mari de Patterson-Spatz, Pierre Spatz, a envoyé une lettre au ministre de la Justice qui accuse Darmanin de viol, d’abus de pouvoir et d’exploitation d’une personne en situation désespérée.

Une enquête criminelle a été ouverte en juin 2017, mais l’affaire a été abandonnée par les procureurs le 11 juillet 2017, parce que Patterson-Spatz a refusé d’être interrogée par la police. L’affaire a été rouverte en janvier 2018, lorsqu’elle a écrit aux procureurs pour demander un entretien, mais a été abandonnée à nouveau le mois suivant.

Les procureurs ont expliqué la décision dans une brève note qui était publiée le 16 février, déclarant que «les actes d’enquête réalisés n’ont pas permis d’établir l’absence de consentement de la plaignante et n’ont pas caractérisé davantage l’existence d’une contrainte, d’une menace, d’une surprise ou d’une quelconque violence à son endroit». La loi française exige «la violence, la contrainte, les menaces ou la surprise» pour qu’un acte constitue un viol.

Depuis, Patterson-Spatz a déposé une deuxième accusation, cette fois-ci devant un tribunal civil plutôt que pénal. Cette deuxième affaire a été abandonnée et rouverte en appel.

Compte tenu de ces événements, acceptés par les deux parties, l’accusation de viol portée contre Darmanin est manifestement sans fondement. L’avocat de Patterson-Spatz a affirmé que la promesse de Darmanin de l’aider était «l’élément préparatoire du viol par surprise», bien que les deux parties soient passées d’un dîner à un club échangiste à un hôtel et que Patterson-Spatz lui ait ensuite envoyé des SMS qui reconnaissaient son consentement.

Ceux qui affirment que la véracité de l’accusation est sans importance, parce que Darmanin est un réactionnaire qui devrait de toute façon être écarté, se bercent d’illusions ou trompent les autres. L’atteinte à la présomption d’innocence renforce invariablement l’État et ses pouvoirs répressifs qui visent les travailleurs.

La campagne de style #MeToo contre Darmanin exprime les revendications d’une section privilégiée de la classe moyenne. Ces gens sont hostiles à une lutte contre Macron et le système capitaliste. Toutefois, ils veulent une plus grande distribution des postes dans l’État et les entreprises pour une couche étroite de femmes aisées.

L’opposition croissante de la classe ouvrière à la politique de Macron suit des voies complètement différentes: pour l’égalité sociale et les droits démocratiques, et contre la pauvreté, l’austérité, la guerre et l’État policier. L’establishment politique, y compris le mouvement #MeToo, est hostile à cette opposition de classe à Macron et veut la diviser et la démoraliser en utilisant la politique de genre et de «race». C’est la force motrice de la campagne moralisatrice de #MeToo contre Darmanin.

(Article paru en anglais le 4 août 2020)