TamilNet alimente les divisions ethniques alors que le régime sri-lankais prépare la dictature

Par Kumaran Ira
20 août 2020

La victoire écrasante de la Podujana Peramuna (SLPP) du président sri-lankais, Gotabhaya Rajapakse, a révélé la faillite du nationalisme tamoul. Ce mouvement bourgeois n’a pas seulement subi une défaite électorale. Il n’a ni la perspective ni l’intention de s’opposer aux plans de la cabale de Rajapakse qui vise à mettre en place une dictature présidentielle soutenue par l’armée en pleine pandémie de COVID-19.

TamilNet, un site web de langue anglaise qui écrit à la diaspora tamoule internationale, a répondu par un article intitulé «2020 election resembles 1970 polls that formed genocidal Sri Lanka» (L’élection de 2020 ressemble à celle de 1970 qui a donné naissance à un Sri Lanka génocidaire). Tandis que les travailleurs cinghalais, tamouls et musulmans se mobilisent de plus en plus dans des grèves et des luttes au Sri Lanka, ce mouvement stimule le communautarisme, promeut la périphérie politique de l’Alliance nationale tamoule (TNA) et soutient les menaces de guerre des États-Unis contre la Chine dans la région de l’océan Indien.

TamilNet souligne l’effondrement des deux principaux partis bourgeois, le Sri Lanka Freedom Party (SLFP) et le United National Party (UNP), qui ont dirigé le Sri Lanka depuis l’indépendance et mené la guerre civile contre les Tamouls de 1983 à 2009. Aujourd’hui, il déclare que «le SLFP est remplacé par le SLPP, dix ans après l’anéantissement génocidaire du mouvement armé et de l’état de facto de l’Eelam tamoul. Le SLPP est sur le point d’adopter un discours constitutionnel qui encourage l’État unitaire vers la phase finale du génocide patrimonial et structurel dans le pays occupé de l’Eelam tamoul».

Le régime de Rajapakse est une menace pour les travailleurs de toutes origines ethniques et religieuses au Sri Lanka. De plus, une longue et amère histoire montre que lors des grandes crises politiques, la classe dirigeante sri-lankaise se tourne inévitablement vers l’incitation à un violent conflit ethnosectaire. Mais TamilNet, qui parle au nom des forces bourgeoises tamoules complices de l’incitation aux tensions communautaires, n’a rien à offrir pour lutter contre l’accélération de la course de Rajapakse vers la dictature.

TamilNet parle avec nostalgie de la croissance du nationalisme tamoul au Sri Lanka dans les années 1970. Il encourage le recours au séparatisme et à la lutte armée avant la guerre civile: «À l’époque, la jeune génération a réalisé que même Dieu ne pouvait pas aider les Tamouls. La seule voie qui leur restait était la résistance, et cela leur a permis de défier efficacement l’État génocidaire pendant trois décennies».

Aujourd’hui, TamilNet présente les scissions de la TNA, telles que le Front national du peuple tamoul (TNPF) et l’Alliance nationale du peuple tamoul (TMTK), comme la solution à l’effondrement de la TNA. Il écrit: «Les électeurs tamouls d’Eelam ont placé une énorme responsabilité sur les épaules de Gajendrakumar Ponnambalam du TNPF et du juge CV Wigneswaran du TMTK». TamilNet leur demande de «corriger» ce qu’il appelle la «politique de Quisling [collabo] de R. Sampanthan et M.A. Sumanthiran» qui dirigent la TNA.

L’affirmation de TamilNet selon laquelle les Tamouls sri-lankais affluent autour de la TNPF et du TMTK est une fraude. Aucun des deux groupes n’a obtenu un large soutien. Alors que la TNA est passée de 16 à 10 sièges parlementaires, ils ont obtenu respectivement 67.766 voix (0,58 pour cent, 2 sièges) et 51.301 voix (0,44 pour cent, 1 siège). Dans le nord et l’est du Sri Lanka, les électeurs tamouls ont également apporté leur soutien au SLFP (49.373 voix dans le district de Jaffna). Aussi ils ont voté pour le Parti démocratique du peuple de l’Eelam (EPDP, 61.464 voix), un groupe paramilitaire qui travaille en étroite collaboration avec le régime de Rajapakse.

Si TamilNet se sent obligé de comparer la direction de la TNA à Vidkun Quisling, le dictateur collaborationniste nazi de la Norvège occupée par l’Allemagne, qui a été fusillé pour trahison après la Seconde Guerre mondiale, c’est parce que la TNA est profondément discréditée parmi les travailleurs et les jeunes. C’est pourquoi certains électeurs, dégoûtés, ont même voté pour le SLFP et l’EPDP, qui sont largement méprisés dans la communauté tamoule.

La TNA a soutenu la campagne de changement de régime menée par les États-Unis pour évincer Mahinda Rajapakse en 2015. À sa place, ils ont installé Maithripala Sirisena à la présidence en 2015 afin de couper les liens économiques de Rajapakse avec la Chine. Elle a promis que Sirisena assurerait une «bonne gouvernance», libérerait les prisonniers politiques tamouls détenus depuis la fin de la guerre et mettrait fin à l’occupation militaire des terres dans le nord du Sri Lanka. Toutes ces promesses se sont révélées être des mensonges.

Les nationalistes tamouls ont soutenu les politiques d’austérité drastiques du FMI et les mesures antidémocratiques de Sirisena, qui ont provoqué des grèves et des protestations des travailleurs et des jeunes à travers le Sri Lanka. Alors qu’on les a récompensés par des postes dans l’État, y compris celui de chef de l’opposition officielle, les prisonniers politiques tamouls continuaient de pourrir en prison et l’armée continuait d’occuper les terres. La TNA et la TNPF sont allées jusqu’à soutenir le régime Sirisena en faisant discrètement sortir leurs propres membres du pays, une fois qu’il est devenu évident que le régime les avait torturés.

La TNPF et le TMTK sont des scissions de la TNA qui ont rompu avec celle-ci uniquement pour éviter d’être discréditées par son bilan, mais ils s’orientent de la même manière vers la campagne de guerre des États-Unis contre la Chine. La TNPF, qui a soutenu l’opération de changement de régime de 2015, défend cette position dans son manifeste électoral de 2020.

Le manifeste affirme que «le Sri Lanka est un point important dans la compétition politique dans l’océan Indien. Cette rivalité géopolitique a eu de nombreux impacts sur les différentes étapes du parcours de notre course à l’émancipation… Cette rivalité géopolitique permanente offre également des opportunités au peuple tamoul pour atteindre ses objectifs. Le Front national du peuple tamoul poursuit son voyage avec la conviction logique qu’on peut atteindre notre objectif en abordant ces opportunités dans l’intérêt du peuple tamoul, avec dévouement et créativité».

Les références creuses de TamilNet aux années 1970 ne sont qu’une couverture politique pour cette même orientation pro-impérialiste. Elle appelle cyniquement les travailleurs tamouls du Sri Lanka et du monde entier à adopter la stratégie et l’orientation politiques de ceux qu’elle vient de dénoncer comme des traitres (Quislings).

Ils affirment que «seule la géopolitique peut aider les Tamouls». TamilNet écrit: «La clé du succès futur réside dans la prise de conscience que seule une nouvelle forme de résistance à dimension internationale pourrait efficacement défier l’État génocidaire et les complices géopolitiques des crimes de “développement”. La diaspora tamoule et les Tamouls du monde entier ont également un devoir historique à cet égard».

La signification de TamilNet est plus ou moins claire. Ils n’ont pas d’organisation pour mener la guerre contre l’État sri-lankais depuis l’écrasement des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) à la fin de la guerre civile et ils soutiennent plutôt une autre guerre. Ils demandent à la diaspora tamoule d’apporter un soutien politique et financier au TNPF et au TMTK et de contribuer à la promotion de ces partis à Washington et dans les capitales européennes et de renforcer ainsi les positions des partis nationalistes tamouls à Colombo. C’est un mouvement en faillite politique.

Les impérialismes américain et européen mènent des guerres politiquement criminelles dans le monde entier, tuant des milliers de personnes, tout en menant des attaques profondes contre la classe ouvrière dans leur pays. Les Tamouls ont une longue et amère expérience de la faillite des appels qui leur sont adressés pour défendre les droits de l’homme. Washington et les puissances européennes ont décidé de se tenir à l’écart et ont donné à Colombo le feu vert pour un assaut final en 2009, à la fin de la guerre, qui a conduit au massacre de dizaines de milliers de combattants et de civils tamouls désarmés à Mullaitivu.

La voie à suivre contre le danger d’une dictature militaro-policière au Sri Lanka et dans le monde est une orientation vers la classe ouvrière. TamilNet encourage le communautarisme pour diviser les travailleurs selon des lignes ethniques, ouvrant la voie au régime du SLPP pour imposer une austérité généralisée et une dictature présidentielle militarisée. Le Parti de l’égalité socialiste, qui a toujours défendu les droits démocratiques des Tamouls, se bat pour unifier la classe ouvrière au-delà des clivages ethniques.

La solution au bilan sanglant de l’État unitaire sri-lankais, établi dans le cadre du règlement négocié par l’impérialisme à la fin de la domination britannique directe sur l’Inde en 1947-1948, n’est pas une propagande creuse pour l’autodétermination nationale de la part des réactionnaires pro-impérialistes. C’est une lutte de la classe ouvrière pour le pouvoir, et la perspective du PES de construire une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam dans le cadre des États socialistes unis d’Asie du Sud. Le PES mérite le soutien des travailleurs du Sri Lanka, de la diaspora et au-delà.

(Article paru en anglais le 19 août 2020)