Le président français Macron fait la loi au Liban

Par Jean Shaoul
4 septembre 2020

Le président français Emmanuel Macron a effectué une deuxième visite à Beyrouth à la suite de l’incendie dévastateur du port le 4 août qui a tué environ 190 personnes.

Ce représentant de l’ancien maître colonial du Liban a fait coïncider sa visite avec le 100e anniversaire de la création de l’État libanais sous domination française dans le cadre du découpage impérialiste de l’Empire ottoman, vaincu après la Première Guerre mondiale, en ignorant les peuples de la région.

Le premier objectif de Macron était de créer les conditions pour le retour au pouvoir de la marionnette française et membre de l’une des familles milliardaires du patronat et des banques du Liban, Sa'ad Hariri, ainsi que d’éliminer le pouvoir du parti islamiste Hezbollah soutenu par l’Iran.

Il a clairement indiqué que tout prêt et toute aide financière internationale qui vise à empêcher la faillite imminente de l’État libanais – pillé depuis des décennies par les ploutocrates du pays – dépendrait de «réformes», un euphémisme pour éradiquer l’influence du Hezbollah et isoler la Syrie et l’Iran.

Sa visite dans l’un des plus petits pays du monde – six millions d’habitants en Méditerranée orientale – s’inscrit dans la tentative plus large de la France et de l’Union européenne (UE) qui veulent réaffirmer leur influence et leurs intérêts au Moyen-Orient et en Afrique, après l’échec du changement de régime en Syrie par le biais d’une guerre par procuration.

Ils cherchent à sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Europe parmi les champs de gaz récemment découverts et les projets de pipelines dans le bassin du Levant, tandis que la Turquie réalise ses propres forages d’exploration et que la Turquie, l’Iran, la Russie et la Chine renforcent leurs positions en Méditerranée orientale via la Syrie. Un facteur important dans leurs calculs est l’affaiblissement continu de la position autrefois dominante de l’impérialisme américain.

La France en particulier adopte une position très agressive en s’alliant aux Émirats arabes unis et à l’Égypte pour soutenir le seigneur de guerre Khalifa Haftar dans l’est de la Libye contre le gouvernement de Fayez al-Sarraj à Tripoli. Ce dernier est reconnu par les Nations unies et soutenu par la Turquie, le Qatar et l’Italie.

La France s’est longtemps immiscée dans la politique intérieure du Liban, offrant un sanctuaire lorsque ses dirigeants tombent en disgrâce. Plus récemment, en 2017, Paris a orchestré le retour de Sa'ad Hariri au pouvoir après que son principal bailleur de fonds de l’époque, la Maison de Saoud, l’a convoqué à Riyad, l’a détenu et l’a forcé à annoncer sa démission en tant que premier ministre à la télévision, parce que son gouvernement chancelant n’avait pas assez pris ses distances du Hezbollah.

Quelques heures avant l’arrivée de Macron lundi, les partis politiques libanais ont convenu de proposer le diplomate Moustapha Adib, qui a été choisi par les anciens premiers ministres milliardaires du pays, comme nouveau premier ministre suite à la démission du bref gouvernement de Hassan Diab. Diab a démissionné six jours après l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth. C’était devenu évident pour lui qu’il était devenu le bouc émissaire d’années de négligence criminelle et d’indifférence impitoyable des gouvernements successifs qui avaient tous ignoré les avertissements répétés sur les dangers du stockage du nitrate d’ammonium sans contrôles de sécurité appropriés si près des zones résidentielles.

Adib, avocat et ambassadeur du Liban en Allemagne depuis 2013, est une figure largement méconnue. C’est un proche de Najib Mikati, l’homme le plus riche du Liban qui a été premier ministre de 2011 à 2013, et il était alors son chef de cabinet. Adib a appelé à la formation rapide d’un gouvernement et a promis de mettre en œuvre rapidement des réformes pour obtenir un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). En substance, on lui demande d’ouvrir la voie à un gouvernement dirigé par Hariri dans des conditions où Hariri lui-même est bien trop discrédité pour prendre le pouvoir immédiatement: puisque Hariri avait dirigé le pays pendant quatre des six années où le nitrate d’ammonium était stocké dans le port.

Macron a commencé son voyage par un coup de publicité, en rendant visite à Fairuz, 85 ans, la chanteuse libanaise de renommée internationale et icône nationale, chez elle, où il lui a décerné la Légion d’honneur française. Il a ensuite précisé ses préférences politiques, invitant Hariri à le rencontrer à la Résidence des Pins, la résidence officielle de l’ambassadeur de France à Beyrouth. Cent ans plus tôt, le 1er septembre 1920, le général français Henri Gouraud avait déclaré la création de l’État du Grand Liban depuis son balcon. C’était en vertu d’un mandat de la Société des Nations qui donnait à l’impérialisme français l’autorité sur la Syrie et le Liban. Le siège de l’État a servi de base à la France pour diriger le pays jusqu’à l’indépendance en 1943.

Le jour suivant, Macron a assisté à une série d’événements pour marquer l’occasion, en plantant un jeune cèdre – symbole national du Liban – dans une réserve forestière des montagnes au nord-est de Beyrouth. En même temps, les avions de l’armée de l’air française survolaient le pays, laissant des traînées de fumée rouge, blanche et verte, les couleurs du drapeau libanais.

Plus tard mardi, lors d’une réunion avec les représentants de tous les principaux partis politiques à la résidence impériale des Pins, Macron a fait part de ses exigences: un nouveau gouvernement dans les deux semaines et des «engagements crédibles» de réforme et de la transparence dans les deux mois. Un tel scénario ouvrirait ainsi la voie à un prêt du FMI pour sauver l’économie, et des élections parlementaires dans les 12 mois.

Macron, s’exprimant lors d’une conférence de presse mardi soir, a déclaré: «Tous, sans exception, se sont engagés à former un gouvernement axé sur les objectifs dans les jours à venir» et à ce que ce nouveau gouvernement soit officiellement composé de personnes «compétentes» et non partisanes. Il a averti: «Il n’y a pas de chèque en blanc» et a ajouté: «Si votre classe politique échoue, alors nous ne viendrons pas en aide au Liban».

La crise économique du Liban est enracinée dans des décennies de corruption et de pillage par l’élite dirigeante qui a créé l’un des pays les plus endettés du monde. Le pays a une dette souveraine égale à 170 pour cent du PIB due principalement aux banques libanaises qui sont détenues par des politiciens sunnites et chrétiens de premier plan. La monnaie s’effondre et les banques empêchent les petits déposants d’accéder à leurs économies, alors même que leur valeur chute. La pauvreté et le chômage, déjà élevés, ont grimpé en flèche à la suite de la pandémie et de l’explosion du port dans un pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés par habitant au monde.

Macron a insisté sur le fait qu’il n’y aurait pas d’aide internationale si le pays ne suivait pas sa propre «feuille de route» pour des changements radicaux de l’État et du système financier. Il leur a donné jusqu’à la fin du mois d’octobre pour effectuer les changements nécessaires. S’ils n’y parvenaient pas, cet impérialiste arrogant, singeant Donald Trump, a brandi la menace de sanctions comme un bâton pour battre des hommes politiques tels que le gendre du président Michel Aoun, Gebran Bassil, le leader du Parti démocratique libre, principalement chrétien, et le Hezbollah, qui possède le plus grand bloc au Parlement.

Macron a annoncé qu’il retournerait au Liban en décembre après une visite du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian en novembre et que la France organiserait deux conférences sur le Liban à la mi-octobre. L’une portera sur l’aide à la reconstruction au Liban et l’autre se tiendra à Paris sur la «construction d’un soutien international» pour le programme de réforme du Liban et sur la «protection du Liban contre les jeux de pouvoir régionaux».

Si Macron a toujours parlé de lutte contre la corruption, ce qu’il voulait dire en réalité, c’est qu’il fallait freiner le pouvoir du Hezbollah. Il a déclaré que le prochain cycle de négociations sur la «réforme» portera sur l’arsenal d’armes du groupe qui rivalise avec celui de l’armée libanaise.

Alors que Macron quittait Beyrouth, les manifestants sont descendus dans la rue et des affrontements avec les forces de sécurité ont eu lieu près du Parlement. Certains ont scandé «À bas le président Michel Aoun» et «Révolution», tandis que d’autres ont déclaré qu’ils protestaient contre l’ingérence étrangère et la visite de Macron.

Dans le cadre de l’objectif plus large de Macron de jouer un rôle plus important dans la poursuite des intérêts géostratégiques de la France dans la région, il s’est rendu en avion dans la capitale irakienne de Bagdad. Macron a été le premier dirigeant international à visiter le pays – et c’était la troisième visite de fonctionnaires français – depuis que Mustafa al-Kadhimi a été élu premier ministre en mai.

Son but était de «lancer une initiative aux côtés des Nations unies pour soutenir un processus de souveraineté», un avertissement indirect à la Turquie, dont l’incursion militaire dans le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en juin – qui vise à perturber les militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – a provoqué la colère de Bagdad et Erbil.

(Article paru en anglais le 3 septembre 2020)