Le New York Times qualifie de «propagande russe» l’opposition de gauche à Biden

Par Patrick Martin
4 septembre 2020

Les agences de renseignement américaines sont de nouveau à l’œuvre, instillant une propagande anti-russe dans les médias américains avec des allégations imprudentes et totalement infondées selon lesquelles Moscou interviendrait dans l’élection présidentielle de 2020. Comme lors des précédentes campagnes de ce type, qui remontent aux élections de 2016, le New York Times joue le rôle principal dans le chœur des maccartistes.

Un article en première page de l’édition imprimée du mercredi du Times porte le titre «Facebook et Twitter signalent le danger de l’ingérence russe». L’article qui suit indique clairement que la source de ces allégations n’est pas les deux géants des médias sociaux, mais plutôt le FBI, qui agissait lui-même au nom de l’ensemble de l’appareil de renseignement. Le Times ajoute: «Deux personnes qui connaissent bien l’affaire ont déclaré que c’est les services de renseignement américains, dont la “National Security Agency” (NSA), qui a repéré en premier l’opération d’influence».

L’article est écrit dans le style lourd typique de ces documents légèrement révisés de la CIA: des affirmations inquiétantes s’empilent les unes sur les autres, sans aucune preuve et sans dire de qui elles viennent. Ainsi, «Certains responsables américains s’inquiètent d’un vaste effort des services de renseignement russes pour utiliser des sites web marginaux, répandre des théories de conspiration et semer la division aux États-Unis». Et encore, «les services de renseignement russes ont utilisé des alliés et des agents pour placer des articles, y compris de désinformation, sur divers sites web marginaux».

La nature de l’«opération d’influence» est remarquablement légère. Elle consiste supposément en un site d’information appelé «Peacedata» qui a publié des commentaires critiques sur les événements américains et mondiaux d’un point de vue à la gauche du Parti démocrate, y compris des critiques de la liste présidentielle de Biden-Harris. Le site est en ligne depuis octobre 2019, réimprimant des articles initialement publiés ailleurs, et n’a commencé à publier de nouveaux contenus en anglais qu’en mars 2020.

Le site aurait sollicité des contributions écrites et payé de petites sommes pour les articles, embauchant des pigistes américains qui étaient eux-mêmes réellement opposés à soutenir Biden pour l’investiture démocrate à la présidence en raison de son lourd bilan de droite. Peacedata a même utilisé un tableau d’affichage public des offres d’emploi pour son recrutement, une technique certainement inhabituelle si la publication était un projet de la police secrète russe.

Selon le compte-rendu du Times, les Russes étaient «au tout début de la construction d’une audience pour le faux site d’information sur Faceboo. Le groupe avait créé 13 faux comptes et deux pages consacrées à la promotion de Peacedata, selon Facebook. 14.000 personnes étaient abonnées à ces pages».

Ce paragraphe est important, car il démolit entièrement la suggestion selon laquelle les agences de renseignement américaines, Facebook et son consultant en sécurité Graphika ont découvert une menace majeure pour la démocratie américaine, une menace si importante qu’elle doit être mise en évidence en première page du New York Times.

Selon un rapport détaillé de Graphika, Peacedata a publié un total de 500 articles en anglais en neuf mois environ, dont 25 concernaient les élections américaines. Les pages faisant la promotion du site ont eu un total de 14.000 abonnés. Comment cela pourrait-il représenter un facteur significatif dans un pays où 150 millions de personnes devraient voter en 2020?

Et qu’en est-il du calendrier? Il ne reste que 60 jours avant l’élection présidentielle américaine. La poste américaine est sur le point d’envoyer les premiers bulletins de vote par anticipation et par correspondance. Pourtant, la prétendue opération de propagande russe n’en est qu’«aux premiers stades de la constitution d’un public». Les «Russes» n’étaient-ils pas en possession d’un calendrier? Ont-ils pensé que les élections avaient été reportées à 2021?

Il convient également de souligner que le Times hurle à cette prétendue menace pour l’élection présidentielle américaine, mais le gouvernement américain intervient régulièrement à une échelle véritablement massive dans des élections partout dans le monde. Il promeut des candidats soumis à ses intérêts et en utilisant toutes les méthodes de l’arsenal de la CIA et du département d’État pour truquer les résultats. Il renverse des gouvernements et réprime – souvent par des effusions de sang – ceux qui entrent en conflit avec Washington.

Les agences de renseignement américaines affirment, sans aucune preuve publique pour étayer leurs dires, que l’«Agence de recherche sur Internet» (ARI), une organisation basée à Saint-Pétersbourg, l’ancienne Leningrad, qui avait été accusée d’avoir joué un rôle similaire dans les élections de 2016, a mis en place le site Peacedata. Cependant, le site Peacedata a nié toute connexion avec la Russie et a qualifié les revendications de Facebook de «calomnies et d’accusations sans fondement».

En tout état de cause, le fait est que le site est dénoncé pour avoir publié des informations qui sont vraies et qui reflètent les opinions de larges pans de la population américaine.

Il y a quatre ans, on prétendait que l’ARI avait encouragé le sentiment pro-Trump et anti-Clinton par des publicités sur Facebook, allant jusqu’à organiser une poignée de manifestations anti-Clinton aux États-Unis, à laquelle participaient des Américains qui ignoraient qu’ils étaient manipulés par la Russie.

Même si l’on acceptait le compte-rendu des agences de renseignement américaines – malgré l’absence totale de preuves – il est absurde de suggérer que cette opération a eu un impact significatif sur les élections, et encore moins qu’elle a été responsable de la victoire de Trump. L’ampleur de cet effort était minuscule: selon une estimation, le groupe a dépensé au total moins de 100.000 dollars en publicités sur Facebook, une goutte d’eau dans la campagne électorale américaine de 5 milliards de dollars.

Si ces allégations d’ingérence russe dans les élections américaines sont grotesques à première vue, un côté sinistre et profondément réactionnaire existe dans la propagande du Times. On en trouve l’écho dans le Washington Post, la «National Public Radio» (NPR), les réseaux de télévision et le reste de la presse capitaliste.

L’article du Times est une tentative désespérée de faire une chasse aux sorcières à l’opposition de gauche au Parti démocrate et à la discréditer. Ils craignent fortement toute critique de gauche dans un contexte où la campagne Biden-Harris fait ouvertement appel au soutien de la droite, faisant défiler devant la Convention nationale démocrate d’anciens fonctionnaires et agents républicains de l’État de sécurité nationale, et cherchant maintenant à concurrencer Trump dans les appels pour «la loi et l’ordre» et les dénonciations de protestations contre les violences policières.

L’article du Times cite des affirmations selon lesquelles, dans les documents publiés sur Peacedata, «les sujets abordés vont du racisme aux États-Unis à l’environnement et au capitalisme. Plusieurs articles affirmaient que M. Biden pousserait le Parti démocrate trop loin vers la droite». Selon cette norme, bien sûr, Bernie Sanders, Elizabeth Warren et la moitié des autres candidats à l’investiture démocrate pour la présidence devraient plaider coupables, mais seulement avant qu’ils ne décident de soutenir Biden et de le peindre avec des couleurs «progressistes».

L’article met en garde: «Les chercheurs sont également préoccupés par les campagnes de désinformation locales…». Que comprend précisément ce terme? Potentiellement, c’est toute personne en Amérique qui est en désaccord avec les «faits» tels que présentés par l’appareil de renseignement militaire et ses porte-parole comme le New York Times.

La plus grande absurdité est la suggestion que l’Amérique serait un jardin d’Eden si ce n’était du serpent russe. Et ce, dans un contexte de protestations massives dans les rues contre les assassinats par policier, les violences meurtrières de la droite contre les manifestants, un bilan de près de 200.000 morts dus à la pandémie de coronavirus et près de 30 millions de personnes jetées au chômage: une crise sociale, politique et économique massive et sans précédent.

Il était absurde de prétendre en 2016 que le mécontentement social aux États-Unis était le produit de «fausses nouvelles» russes. Aujourd’hui, au milieu de la plus grande crise sociale depuis près d’un siècle, de telles affirmations sont encore plus ridicules.

Le Times fait valoir l'argument usé de toute classe dirigeante épuisée et réactionnaire: la protestation sociale est le produit d'«agitateurs extérieurs». Et la conclusion logique est que ces agitateurs doivent être réduits au silence et réprimés.

Dans ce contexte, il est très significatif que le rapport de Graphika, le consultant en sécurité de Facebook, fasse plusieurs fois mention du «World Socialist Web Site», en soulignant que de nombreux articles publiés par Peacedata sont, en fait, des articles repris du WSWS. De telles rediffusions ne sont pas rares, car le WSWS est une source majeure de nouvelles et de commentaires cités par des publications du monde entier.

Le Times ne mentionne pas ce fait, car cela violerait l’interdiction de facto de faire référence au WSWS dans les médias bourgeois américains. Cela saperait également leur tentative de qualifier Peacedata de marionnette russe. Puisque le WSWS, en tant qu’organe central du mouvement trotskyste mondial, le Comité international de la Quatrième Internationale, est l’adversaire le plus constant du gouvernement capitaliste de droite à Moscou, dirigé par l’ancien agent stalinien du KGB Vladimir Poutine.

Ce n’est pas exagéré de dire que les arguments avancés par le Times et ses alliés médiatiques équivalent à l’abrogation du premier amendement. Ils font revivre les méthodes du maccartisme, blâmant Moscou pour les divisions sociales qui explosent aux États-Unis. Pendant ce temps, le Parti démocrate, dont le Times est le principal porte-parole médiatique, se livre à une violente attaque contre les droits démocratiques de ses opposants de gauche en bloquant l’accès aux urnes des Verts et du Parti de l’égalité socialiste.

Pour le Parti démocrate, la lutte contre Trump est, comme l’a dit Obama, une dispute interne. Les deux factions ont des divergences de vues sur la politique étrangère, qui s’échauffent parfois. Mais elles partagent une vision de classe commune. Le mot d’ordre pour les libéraux bourgeois anticommunistes, aujourd’hui comme dans les années 50, est que l’ennemi est à gauche.

(Article paru en anglais le 3 septembre 2020)