Un sort «pire que la mort» attend Assange dans les prisons américaines, selon des témoins

Par Thomas Scripps
1 octobre 2020

Lors de l’audience d’extradition de Julian Assange lundi, des témoins ont établi les conditions de détention infernales auxquelles le fondateur de WikiLeaks serait soumis s’il était envoyé aux États-Unis.

Le tribunal a entendu Yancey Ellis, un avocat de la défense en Virginie qui a plusieurs années d’expérience en tant que défenseur public, et Joel Sickler, qui a travaillé aux États-Unis dans le domaine de la condamnation et de la défense des prisonniers pendant quatre décennies.

Ellis a témoigné sur les conditions au Centre de détention d’Alexandrie (ADC) en se basant sur son expérience de la visite de l’établissement et de ses entretiens avec les clients qui y sont détenus. La défense affirme qu’Assange sera détenu à l’ADC avant un procès aux États-Unis et l’accusation reconnaît que c’est «probable».

Sickler et Ellis pensent tous deux qu’Assange sera détenu dans l’unité d’isolement administratif (ou bloc X) de la prison. Ils ont décrit les cellules de cette unité comme étant «très petites», environ «2,5 x 3 [mètres]» ou «de la taille d’une place de parking». Ellis a expliqué qu’une cellule comprend une «étagère avec un tapis sur le dessus qui est l’espace de couchage… une petite toilette et un évier en métal et pas grand chose d’autre».

Les détenus en isolement administratif sont coupés de tout contact avec les autres prisonniers, passant au moins «22 heures dans la cellule», selon Ellis. «L’horaire est d’environ deux heures par jour en dehors de la cellule. Je dis environ deux heures parce que souvent cette deuxième heure, pour s’adapter à l’horaire de la prison peut être à des heures très insolites… en pleine nuit», ce qui signifie que les prisonniers refusent de la prendre. On doit prendre ces pauses seules, «jamais… avec un autre détenu». «Vous vous tournez les pouces», dit Sickler, «Vous aurez accès à du matériel de lecture, mais sinon, votre monde entier sont les quatre coins de cette pièce.»

Il est impossible de communiquer avec d’autres détenus dans les cellules voisines. Ellis a décrit sa tentative de mener des conversations avec ses clients à travers les portes en acier et a dit: «vous devez presque crier à pleins poumons», même en vous tenant à plusieurs centimètres. Le procureur américain Gordon Kromberg — qui ne sera pas contre-interrogé — déclare dans son témoignage écrit à l’audience que les prisonniers du bloc ADC X peuvent se parler à travers les portes et les fenêtres. Ellis a déclaré que cette affirmation semblait «presque comme si la personne n’avait jamais essayé ou qu’il n’était pas familier avec le cadre dans lequel se trouve le bloc X».

Selon Ellis, ce régime serait «qualifié d’isolement cellulaire» même en dehors de l’imposition de mesures administratives spéciales (MAS) à Assange, qui, selon lui, «imposerait des conditions en plus de ce dont je parle déjà».

An “exercise” pen at ADX Florence (Credit: Amnesty International)

Sickler a expliqué ce qui attendait probablement Assange dans le cadre des MAS, détenu à la prison de très haute sécurité ADX de Florence, dans l’État du Colorado, qui, selon lui, est la destination la plus probable du fondateur de WikiLeaks s’il est condamné.

Assange n’aurait aucune association avec les autres prisonniers et un contact «extraordinairement limité» avec le monde extérieur, juste un appel téléphonique «surveillé» de 15 minutes avec sa famille une fois par mois. Un des anciens directeurs de l’ADX, a noté Sickler, a décrit l’établissement comme «pire que la mort». Sickler a également déclaré que le Bureau des prisons ne fixe pas de limite supérieure au temps que les prisonniers peuvent passer en isolation. Il dit à la cour qu’un homme souffrant d’une maladie mentale a passé 29 ans à l’ADX. Un autre de ses clients a passé plus de 20 ans dans des conditions d’isolation, «sans fin en vue».

L’accès aux soins médicaux à l’ADC et à l’ADX, ont déclaré les deux témoins, serait gravement inadéquat. Décrivant l’ADC, Ellis a déclaré: «C’est très limité… la prison n’emploie pas de médecin. Le contractant qu’ils utilisent pour fournir nombre de leurs services médicaux, je crois, donne accès à un psychiatre à temps partiel». Certains de ses clients «ne voyaient pas de psychiatre pendant plusieurs semaines.» Il fit référence à la tentative de suicide de Chelsea Manning, dans le même établissement, au début de l’année.

Sickler a reconnu qu’il y avait un «risque important» qu’Assange ne reçoive pas les soins dont il a besoin. Faisant référence à une déclaration sur les soins médicaux dans les prisons américaines faite par le témoin de l’accusation Alison Leukefeld — qui ne sera pas non plus contre-interrogée — Sickler a déclaré: «J’ai lu la déclaration sous serment de Mme Leukefeld et tout cela semble excellent sur le papier, mais en pratique c’est une autre histoire».

Il n’y a aucune chance réaliste d’améliorer ces conditions par un recours juridique. Ellis a déclaré à propos de l’ADC: «Les tribunaux s’en remettront à la prison pour ce qui est de la façon dont ils hébergent les détenus et de la sécurité de l’établissement, donc… Je ne pense pas que le tribunal se mêlera de cela.»

Répondant à une question sur les perspectives d’appel contre les MAS, Sickler a dit à la cour qu’il s’attendait à ce que tout appel soit «sommairement rejeté». «C’est un fait bien connu ici, dans notre système pénitentiaire fédéral, que même le plus petit des recours administratifs déposés par les détenus est rejeté. J’en ai déposé probablement un millier ou plus, et gagné peut-être une douzaine tout au plus…» Se référant au témoignage de l’expert de la défense Maureen Baird, une ancienne employée du Bureau des prisons, il a conclu: «C’est un système féodal, c’est ce qu’elle a dit, et je suis d’accord avec cela».

L’accusation a répondu à ces preuves par l’argument sinistre, répété tout au long de cette audience, selon lequel les témoins de la défense n’étant pas employés par le gouvernement ou le système carcéral américain, ils ne sont pas «en mesure de contester» les déclarations des procureurs américains.

Derrière ce voile, ils ont construit un monde imaginaire dans lequel le traitement équitable des détenus est garanti et le procureur général, dont c’est la responsabilité, peut décider de ne pas imposer de MAS à Assange. À un moment donné, Claire Dobbin, une avocate de l’accusation a déclaré: «Les MAS ne peuvent être délivrés qu’à la demande du procureur général et cela nécessite une certification écrite par le chef des agences membres de la communauté du renseignement des États-Unis… C’est donc entièrement spéculatif [de savoir si elles sont appliquées à Assange], n’est-ce pas?»

Nul besoin de «spéculer» pour montrer que cette «communauté du renseignement» a lancé une chasse à l’homme internationale contre Assange. Celle-ci a compris un blocus financier de WikiLeaks, une enquête américaine menée par des centaines de fonctionnaires de tous les services de sécurité, une notice rouge d’Interpol émise par la Suède pour une enquête sur une agression sexuelle fabriquée de toutes pièces, la détention arbitraire d’Assange à l’ambassade équatorienne de Londres pendant sept ans, son espionnage, sa saisie illégale de l’ambassade et sa détention dans une prison de sécurité maximale sans caution pendant un an et demi.

On est bien loin de «spéculer» lorsqu’on dit que tout cela s’est fait dans l’intérêt d’une classe dirigeante qui a qualifié WikiLeaks de «service de renseignement hostile non étatique» (le secrétaire d’État Mike Pompeo) et Assange de «terroriste de haute technologie» (le candidat présidentiel démocrate Joe Biden) et de «combattant ennemi» (l’ex-président républicain de la Chambre, Newt Gingrich), a demandé qu’il soit abattu (l’ancien stratège du Parti démocrate Bob Beckel), pendu (le présentateur de Fox News Bill O’Reilly) et qu’on l’assassine par drone (Hillary Clinton)

On a beau multiplier les dénégations peu crédibles, elles ne pourront cacher le fait que si on livre Assange aux griffes de ces personnages, on le fera disparaîtra dans la plus sinistre des oubliettes du système carcéral américain

John Shipton, le père de Julian Assange, prenant la parole devant le tribunal, a résumé ainsi les débats de la journée: «L’accusation a passé toute la journée à essayer de prouver que [ADX Florence Colorado] était comme un country club… Si vous aviez mal au ventre, vous auriez des pilules, et si vous aviez mal à la tête, vous auriez un psychologue. Gardez toujours à l’esprit que ce dont il s’agit, c’est d’essayer de camoufler des crimes de guerre… pour qu’ils puissent continuer à les commettre contre nous, juste des gens ordinaires.»

(Article paru d’abord en anglais le 29 septembre 2020)