Trump victime de sa propre politique d’«immunité collective»

Par Patrick Martin
5 octobre 2020

On a transporté le président Trump par hélicoptère au centre médical Walter Reed vendredi soir après qu’il a été déclaré positif au COVID-19. Selon les informations extrêmement limitées publiées par la Maison-Blanche, on l’a traité avec un cocktail de médicaments expérimentaux pendant la journée, mais une légère fièvre qui persistait a été un facteur important dans la décision de l’envoyer à l’hôpital.

Rien n’indique que le fait que Trump a contracté le COVID-19 ait suscité la compassion de larges couches de la population américaine. Parmi les travailleurs qui ont perdu des proches ou qui ont eux-mêmes à peine survécu à une maladie débilitante, il y a sans aucun doute un sentiment puissant que Trump a eu ce qu’il méritait. Compte tenu de son rôle dans la minimisation du virus et dans le dénigrement de l’utilisation des masques faciaux, il est comme un pyromane qui s’est immolé par inadvertance.

Le test positif de Trump pour le coronavirus a considérablement intensifié la crise politique aux États-Unis. Il a mis un frein, au moins temporairement, à la mobilisation par Trump de forces fascistes dans le but de mener un coup d’État électoral. Et il a démontré l’imprudence criminelle de la politique de réouverture des écoles et de retour forcé au travail en pleine pandémie.

Des millions de travailleurs ont reçu une démonstration irréfutable des dangers réels que représente le coronavirus. Si le président des États-Unis, installé confortablement à la Maison-Blanche, entourée d’une armée de conseillers et d’agents des services secrets, et ayant accès à la meilleure technologie médicale, ne peut être protégé contre le COVID-19, alors comment peut-on prétendre que les travailleurs des usines automobiles et des abattoirs ou les enseignants et les élèves dans les salles de classe sont à l’abri de cette menace mortelle?

L’infection de Trump coïncide avec l’admission par Amazon qu’un nombre stupéfiant, 20.000, de ses employés américains ont été testés positif pour le coronavirus. La fortune de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, comme toutes les richesses capitalistes, est accumulée par la destruction de la santé et de la vie des travailleurs surexploités.

Le traitement prodigué à Trump, qui occupe la suite présidentielle à Walter Reed, en présence d’une armée de médecins et d’infirmières, alors qu’il demeure en fonction, contraste fortement avec le traitement reçu par des millions de patients atteints du COVID-19 dont la souffrance a été exacerbée par la négligence, l’indifférence et l’incompétence du gouvernement Trump.

Trump n’a pas langui pendant des heures dans une salle d’urgence avant de pouvoir obtenir un lit. Des infirmières qui portent des sacs poubelles au lieu d’équipements de protection individuelle ne soigneront pas Trump. Il ne manquera pas de respirateurs et d’autres équipements et médicaments spécialisés si son cas s’aggravait. Il ne manquera de rien, alors que des millions de travailleurs ont déjà enduré deux mois depuis la suppression des prestations fédérales de chômage étendues.

Les conséquences politiques à court terme de cet événement sont très imprévisibles. Elles dépendent dans une large mesure de la capacité de Trump, âgé de 74 ans et cliniquement obèse, à se rétablir rapidement, ou tout court. Il faudra plusieurs jours avant de savoir si l’infection de Trump est légère ou plus grave. Les patients de l’âge, du poids et du sexe de Trump ont un taux de mortalité de 3 à 11 pour cent.

Si Trump reste hospitalisé, la question du transfert de l’autorité politique quotidienne au vice-président, Mike Pence, va se poser. Une maladie plus grave, en particulier si Trump a besoin d’un respirateur, posera la question de l’invocation du 25e amendement à la Constitution américaine qui permet au vice-président de prendre la place du président avec le soutien d’une majorité de membres du cabinet.

On ne peut faire confiance aux informations publiées par la Maison-Blanche. Des questions subsistent quant à la durée de la maladie de Trump, au nombre de personnes qu’il a pu infecter à la Maison-Blanche et au Congrès et lors de ses déplacements pour se rendre aux rassemblements de campagne et en revenir. Il est probable qu’il ait été contagieux lors du débat avec son adversaire démocrate, Joe Biden, mardi soir à Cleveland. Toutefois, Biden et sa colistière Kamala Harris ont eu des résultats négatifs.

Le diagnostic de Trump va considérablement perturber le fonctionnement quotidien des pouvoirs exécutif et législatif. Un certain nombre de conseillers de la Maison-Blanche ont eu des résultats positifs au virus, dont Hope Hicks et Kellyanne Conway, ainsi que la femme de Trump, Melania. Les sénateurs républicains Mike Lee et Thom Tillis, qui se sont rendus à la Maison-Blanche samedi dernier pour l’annonce de la nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême, ont tous deux été testés positifs.

La campagne de réélection de Trump a annoncé que tous les événements qui impliquent le président ou un membre de sa famille sont soit reportés, soit planifiés en tant qu’événements virtuels. La capacité de Trump à participer aux futurs débats est remise en question, le prochain étant prévu pour le 15 octobre à Miami, en Floride. Si la maladie de Trump s’aggrave, on pourrait tenter de le remplacer en tant que candidat républicain, soit lors du scrutin de novembre, soit au sein du collège électoral, dont les électeurs se réunissent le 14 décembre dans les capitales des États du pays.

Dans cette crise, le rôle principal du Parti démocrate a été de minimiser la menace d’un coup d’État politique de Trump autour des élections du 3 novembre. Il cherche à faire taire toute opposition à Trump qui pourrait exprimer la profonde colère sociale de la classe ouvrière. Leur plus grande crainte est que la maladie de Trump n’ouvre la voie à un effondrement plus général des républicains, ce qui pourrait conduire à une victoire démocrate écrasante aux élections du 3 novembre qui placerait Biden à la Maison-Blanche et une majorité démocrate au Sénat ainsi qu’à la Chambre des Représentants. La dernière chose que les démocrates veulent est de faire face à une population qui s’attendrait à ce qu’un gouvernement Biden prenne des mesures immédiates pour défaire les conséquences horribles de la politique de droite menée par Trump au cours des quatre dernières années.

Même s’il arrive au pouvoir à Washington à la suite de cette soudaine tournure des événements, le Parti démocrate reste un parti de Wall Street et de la CIA. Les premiers commentaires de Nancy Pelosi dans les médias après l’annonce de la nouvelle ont été que des mesures qui visent à préserver la «continuité du gouvernement» étaient en place. Biden parle sans cesse de son désir de restaurer la «normalité» du capitalisme américain. En d’autres termes, les démocrates souhaitent maintenir l’élite dirigeante américaine dans sa position habituelle d’auto-enrichissement sans perturbation, tout en excluant la large masse des travailleurs de toute participation aux opérations de la société américaine.

Le diagnostic de Trump ne modifie pas la trajectoire fondamentale de la crise sociale et politique du capitalisme américain. Même si Trump devait mourir de la pandémie, il n’est pas la cause du danger fasciste auquel fait face la classe ouvrière, mais simplement l’instrument. Si le futur Mussolini est écarté de l’équation politique, il perturbera l’effort de construction d’un mouvement personnaliste et autoritaire. Mais l’élite dirigeante américaine trouvera de nouveaux instruments, à moins que la classe ouvrière n’entreprenne la lutte politique contre le système capitaliste, dont elle a un besoin si urgent.

Comme l’a écrit le WSWS dans sa Perspective du 1er octobre:

«La classe dirigeante sait qu’elle fait face à une colère sociale de masse qui prendra une forme explosive et potentiellement révolutionnaire. C’est ce qui confère aux actions de Trump leur caractère frénétique et imprudent. Terrifié par le développement de l’opposition sociale, il voit dans chaque protestation et manifestation d’opposition le danger de la «gauche radicale» et du «socialisme». Le développement du militantisme de la classe ouvrière, déjà apparent dans la vague de grèves, a convaincu une partie importante de la classe dirigeante qu’elle n’a pas d’autre issue que la violence.»

Avec ou sans Trump, les questions fondamentales de classe demeurent, et la vie politique américaine reste sur le fil du rasoir. La réaction fasciste – qui a essayé d’utiliser Trump pour enfoncer la porte d’entrée et imposer la dictature – pourrait tenter de passer par la porte arrière. Sans l’intervention de la classe ouvrière, elle trouvera un plan B. Il est urgent que les travailleurs et les jeunes se lancent dans une lutte politique contre le système capitaliste et les deux partis qui le défendent.

(Article paru en anglais le 3 octobre 2020)