L'Arménie et l'Azerbaïdjan bombardent mutuellement leurs villes

Par Alex Lantier
6 octobre 2020

Une semaine après le début des combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’effusion de sang s’est intensifiée ce week-end alors que les deux cotés bombardaient réciproquement leurs villes. Une nouvelle éruption de la guerre de 1988-1994 entre les deux anciennes républiques soviétiques pour le contrôle de l’enclave contestée du Haut-Karabakh, qui avait d’abord éclaté durant la période précédant la dissolution stalinienne de l’Union soviétique de 1991, menace de dégénérer en guerre régionale totale.

Cette guerre menace d’entraîner non seulement les principaux bailleurs de fonds régionaux des deux pays — la Russie, qui soutient l’Arménie, et la Turquie qui soutient l’Azerbaïdjan — mais aussi d’intensifier les divisions au sein de l’OTAN. Les appels se multiplient de la part de la France, qui mène déjà une guerre par procuration contre les forces soutenues par la Turquie en Libye et soutient les revendications maritimes grecques en Méditerranée contre la Turquie, pour intervenir plus agressivement en faveur de l’Arménie.

Les tirs de barrage azéris ont visé plusieurs villes du Haut-Karabakh, que les forces arméniennes détiennent depuis 1994 et que les forces azéries tentent de reprendre. Celles-ci ont également indiqué qu’elles avaient capturé plusieurs villages de cette région.

Sur cette image tirée d'une séquence diffusée par le ministère de la Défense de l’Azerbaïdjan le dimanche 27 septembre 2020, des soldats azéris tirent au mortier sur la ligne de contact de la République autoproclamée du Haut-Karabakh, en Azerbaïdjan. (Ministère de la défense d'Azerbaïdjan via AP)

Le président azéri Ilham Aliyev a tweeté: «Aujourd’hui, l’armée azérie a libéré le village de Talish dans la région de Terter; les villages de Mehdili, Chakhyrly, Ashagi Maralyan, Shaibey et Guidzhag dans la région de Jebrail; et le village d’Ashagi Abdurrahmanli dans la région de Fizuli. Le Karabakh est l’Azerbaïdjan».

Le 2 octobre, les autorités arméniennes ont signalé que les forces azerbaïdjanaises avaient frappé la route reliant l’Arménie au Haut-Karabakh avec un missile LORA de fabrication israélienne.

Dimanche, les forces arméniennes ont bombardé Ganja, la deuxième plus grande ville d’Azerbaïdjan après Bakou, disant que le risque de pertes civiles ne les dissuaderait pas. Le ministère de la Défense azerbaïdjanais a rapporté qu’à Ganja, «à la suite des tirs ennemis, des civils, des infrastructures civiles, et d’anciens bâtiments historiques ont été endommagés».

Arayik Harutyunyan, le leader de l’Artsakh, le nom arménien du Haut-Karabakh, a déclaré qu’il répondrait aux frappes sur sa capitale, Stepanakert, en bombardant les villes azéries. «L’armée terroriste azérie vise les civils à Stepanakert, en utilisant les systèmes d’armes Polonez et Smerch. Désormais, les cibles militaires des grandes villes azéries sont la cible de l’armée de défense de l’Artsakh. Nous appelons la population azérie à quitter ces villes pour éviter des pertes inévitables», a-t-il déclaré:

Le bilan des pertes civiles et militaires augmente rapidement. Les responsables ont fait état de 21 morts civiles en Azerbaïdjan et de 13 en Arménie ce week-end, la situation militaire sur le terrain restant floue. Les forces arméniennes du Haut-Karabakh ont rapporté que 51 militaires avaient été tués samedi, tandis que les forces azéries refusaient de déclarer leurs pertes militaires.

Dans un discours télévisé samedi, le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan a déclaré «À ce jour, nous avons déjà des pertes humaines importantes, tant militaires que civiles. De grandes quantités de matériel militaire ne sont plus utilisables. Mais l’adversaire n’a encore pu résoudre aucun de ses problèmes stratégiques».

Des tirs de mortier qui proviennent des combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont également atterri dans la province iranienne voisine d’Azerbaïdjan oriental. Ils ont causé des dégâts, notamment une panne d’électricité à Khodafarin. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Saeed Khatibzadeh, a mis en garde contre toute violation du territoire iranien et a appelé à un règlement négocié.

Dans cette guerre, les implications réactionnaires du nationalisme ethnique promu par la bureaucratie soviétique à l’approche de la restauration capitaliste en 1991 s’ajoutent aux tensions géopolitiques explosives causées par les trois décennies suivantes de guerres menées par les États-Unis dans la région. Les États-Unis, la France et la Russie avaient servi d’intermédiaires lors de pourparlers antérieurs entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans la période post-soviétique, ainsi que lors de discussions avec la Turquie. Cependant, les relations entre ces puissances se sont effondrées au cours de guerres par procuration sanglantes dans toute la région, de la Libye à l’Irak en passant par la Syrie.

Les puissances européennes et la Russie ont appelé à la désescalade de manière répétée, mais inefficace. Vendredi soir, après que le ministre italien des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, ait exprimé «son inquiétude face aux affrontements [et] au risque d’escalade militaire», le palais de l’Élysée à Paris a rapporté que le président Emmanuel Macron avait téléphoné à la fois à Aliyev et à Pashinyan pour demander des pourparlers. «Il a réitéré les appels à un cessez-le-feu. Il a aussi appelé à entamer un processus et une méthode qui conduirait à un retour aux négociations», a déclaré l’Élysée, ajoutant: «le travail commence ce soir».

Quel que soit le «travail» de négociations que Paris pensait être en train de se faire, celui-ci s’est rapidement terminé avec l’escalade dramatique des combats ce week-end.

La chancelière allemande, Angela Merkel, a appelé Pashinyan hier pour souligner que «toutes les parties devaient immédiatement arrêter les affrontements et commencer les négociations», a déclaré la porte-parole Ulrike Demmer.

Le gouvernement turc a exclu tout cessez-le-feu. Il s’engage à continuer de soutenir les revendications azéries sur la région du Haut-Karabakh. Après que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que le soutien turc à Bakou faisait partie de sa défense plus large des «opprimés» dans le Caucase, le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a déclaré au quotidien italien La Stampa: «Les demandes superficielles de fin immédiate des hostilités et de cessez-le-feu permanent ne seront pas utiles cette fois-ci».

Les tensions géopolitiques mondiales explosent, notamment en raison des menaces de guerre croissantes des États-Unis contre l’Iran. De nombreuses informations font état de milices islamistes syriennes soutenues par la CIA et envoyant des troupes en Azerbaïdjan, qui borde l’Iran comme la Russie, depuis la Syrie via la Turquie, marquant une nouvelle escalade majeure des tensions régionales. Washington est également fâché des liens commerciaux croissants de la Chine avec la région et a récemment bombardé des forces liées à l’Iran en Irak.

Il est significatif que Washington s’est peu efforcé publiquement d’arrêter la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. S’il donne des millions de dollars en aide militaire aux deux pays, il a augmenté son aide à l’Azerbaïdjan l’an dernier dans le cadre de ses préparatifs de guerre contre l’Iran. Il a donné 100 millions de dollars à l’Azerbaïdjan pour renforcer la sécurité maritime contre l’Iran, tout en laissant l’aide militaire à l’Arménie à 4,2 millions de dollars. L’Azerbaïdjan a acheté un grand nombre de drones israéliens SkyStriker utilisés lors des récents combats, selon le Jerusalem Post.

On a spéculé dans les milieux diplomatiques internationaux que certains responsables américains considéraient l’Arménie comme trop proche de l’Iran et de la Russie. L’année dernière, lors d’une discussion sur l’aide militaire américaine à l’Azerbaïdjan, l’analyste russe Pavel Felgenhauer a déclaré à Eurasianet.org: «Les relations américano-iraniennes se sont détériorées assez rapidement, de sorte que l’Azerbaïdjan est devenu objet de l’attention de Washington et l’Arménie non. L’Arménie est considérée, probablement, comme un allié de l’Iran».

Dans ces conditions, le gouvernement turc s’est apparemment senti libre de rejeter les appels à des pourparlers entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, contredisant ainsi les avertissements de la Russie et de l’Union européenne.

La France, déjà au bord d’un affrontement ouvert avec la Turquie en Libye et en Méditerranée, multiplie les appels à une politique plus agressive. Hier, 173 élus français, pour la plupart originaires de régions du sud de la France où vivent d’importantes communautés arméniennes, ont appelé Paris à abandonner « cette position de neutralité absolument intenable». Ils ont affirmé que l’objectif de l’offensive azérie était «la disparition des populations arméniennes de cette région».

Cette déclaration fait suite à la publication par le quotidien français de droite Le Figaro d’un long entretien avec Pashinyan. Le Premier ministre arménien y déclare que l’Azerbaïdjan «utilise des drones et des F-16 turcs pour bombarder des zones civiles du Haut-Karabakh» et que «les commandants militaires turcs sont directement impliqués dans le conflit».

Dans une déclaration explosive, Pashinyan a accusé les forces azéries et turques de planifier un génocide, déclarant: «La situation est beaucoup plus grave [que les précédents affrontements frontaliers]. C’est plus approprié de la comparer à ce qui s’est passé en 1915, lorsque on a massacré plus de 1,5 million d’Arméniens lors du premier génocide du XXe siècle». Pashinyan faisait référence au massacre des Arméniens en Turquie pendant la Première Guerre mondiale. «L’État turc, qui continue à nier le passé, s’aventure une fois de plus sur la voie du génocide», a-t-il ajouté.

On ne peut cependant pas s’opposer à la guerre et au nettoyage ethnique en soutenant l’un ou l’autre des deux camps bourgeois qui s’affrontent et qui ont tous deux les mains pleines de sang. La guerre de 1988-1994 a fait plus de 20.000 morts et entraîné le déplacement de plus d’un million de personnes, dont une grande majorité d’Azéris qui ont fuyaient le Haut-Karabakh devant la victoire arménienne. Ce que montrent ces conflits, c’est la nature réactionnaire du système de l’État-nation.

Pour éviter d’autres guerres et massacres, qui pourraient dégénérer en un conflit dévastateur entre grandes puissances, il faut unir les travailleurs — en Arménie, en Azerbaïdjan et dans le monde — dans un mouvement socialiste et anti-impérialiste contre la guerre et le système capitaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 5 octobre 2020)