La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan fait du Caucase, de l’Asie centrale et de la Russie des poudrières

Par Clara Weiss
7 octobre 2020

La guerre entre l’Arménie, dont la population est chrétienne, et l’Azerbaïdjan, pays à prédominance musulmane, dans le Caucase du Sud, a transformé toute la région en une poudrière militaire et ethno-religieuse.

La guerre a commencé le 27 septembre, lorsque l’Azerbaïdjan a lancé une offensive majeure, impliquant de l’artillerie lourde, des chars et des avions de guerre, contre l’enclave du Haut-Karabakh contrôlée par les Arméniens. Bakou et Erevan ont maintenant bombardé des villes importantes et les pertes civiles sont estimées à plusieurs centaines.

L’analyste militaire Leonid Nersisyan a déclaré la semaine dernière au journal russe Nezavisimaya Gazetal que l’ampleur des combats était sans précédent, et que les pertes militaires subies en une seule journée allaient déjà au-delà de ce qui s’était passé pendant la guerre de 1992-1994.

Vidéo prétendant montrer une attaque sur une position arménienne. (Capture d’écran de la vidéo fournie par le ministère de la Défense de l’Azerbaïdjan)

Dans un discours à la nation le 4 octobre, le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, a déclaré que son pays n’arrêterait pas l’offensive tant que l’Arménie n’aurait pas formellement accepté de retirer ses forces du territoire azerbaïdjanais. Il a également exigé des excuses publiques de la part de l’Arménie. De telles conditions sont généralement considérées comme inacceptables pour l’Arménie.

Lundi, l’Iran a annoncé un plan de paix, se proposant comme médiateur entre les deux parties belligérantes. Cependant, la presse russe a rapporté que Bakou et la Turquie, qui soutient fortement l’Azerbaïdjan, se préparent à une guerre prolongée qui pourrait éventuellement attirer à la fois la Russie et l’Iran. La Russie possède une importante base militaire en Arménie, et la guerre menace de couper les routes d’approvisionnement de cette base.

La guerre a des implications majeures pour l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient, car elle recoupe directement les conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. C’est l’intervention de l’impérialisme américain au cours des dernières décennies qui a déclenché les conflits au Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

La guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au sujet de l’enclave du Haut-Karabakh a éclaté pour la première fois en 1988. Elle était directement liée à la poussée de la bureaucratie stalinienne vers la restauration capitaliste en Union soviétique, qui s’est accompagnée de la montée de sentiments nationalistes et séparatistes extrêmes. La guerre a duré plus de six ans, tuant environ 40.000 personnes et en déplaçant des centaines de milliers.

En raison de sa position géographique de formant le pont entre l’Europe, la mer Noire et le Moyen-Orient, le Caucase, riche en énergie, a longtemps été un foyer de rivalités géopolitiques. Depuis l’éclatement de l’URSS en 1991, les tensions religieuses et ethniques dans la région se sont empirées pendant des décennies sous le règne de la bureaucratie stalinienne. Les États-Unis et leurs alliés les ont systématiquement exploités pour servir leurs intérêts.

Aujourd’hui, ces conflits sont profondément enchevêtrés dans les guerres menées par les États-Unis au Moyen-Orient. Les premières informations selon lesquelles des milliers de mercenaires islamistes de Syrie et de Libye sont déployés du côté de l’Azerbaïdjan ont été confirmées par le président français, Emmanuel Macron. Il a suggéré que les combattants islamistes entrent dans le Caucase par la Turquie. Ce dernier s’est également fortement impliqué dans les guerres en Syrie et en Libye. La stratégie de Washington dans la guerre civile en Syrie s’est basée largement sur l’armement et l’entraînement des milices islamistes.

En outre, au cours de la dernière décennie, l’Azerbaïdjan s’est intégré étroitement dans les préparatifs de guerre des États-Unis et d’Israël. La presse russe a noté que les missiles azéris qui ont détruit des cibles civiles en Arménie sont provenus d’Azad Systems, une société détenue conjointement par le ministère de la défense azéri et la société israélienne Aeronautics Defense Systems. Le gouvernement Trump a accordé à l’Azerbaïdjan une aide de 100 millions de dollars en 2018-2019, contre 3 millions l’année précédente.

Localisation du Haut-Karabakh

Cependant, les déclarations de la Maison-Blanche ont laissé la position de Washington sur la guerre peu claire. L’escalade rapide de la guerre dans le Caucase a coïncidé avec une semaine dominée à Washington par les menaces publiques de coup d’État de Trump en novembre. Cela s’est suivi peu après par la nouvelle que Trump et un nombre toujours croissant de membres du personnel de la Maison-Blanche ont contracté le coronavirus.

Pendant ce temps, en France, les appels se multiplient pour que Paris prenne le parti de l'Arménie.

L’Iran, tout comme la Russie, s’est abstenu de prendre ouvertement parti, insistant sur des négociations et un cessez-le-feu. Les rapports des médias russes suggèrent que des sentiments anti-arméniens croissants existent en Iran, dont la population est majoritairement musulmane et comprend 20 millions d’Azéris ethniques, soit un cinquième de la population totale. La grande majorité d’entre eux vivent dans le nord de l’Iran, qui a une frontière directe avec l’Azerbaïdjan. On estime également qu’entre 150.000 et 300.000 chrétiens d’origine arménienne vivent en Iran.

La Turquie et l’Azerbaïdjan ont tous deux présenté la guerre comme une défense du monde musulman et des valeurs musulmanes contre l’assaut de l’Arménie chrétienne. La Russie elle-même abrite une minorité musulmane d’environ 14 millions de personnes (10 pour cent de la population totale), dont beaucoup vivent dans le Caucase du Nord.

Pour montrer à quel point le Kremlin considère la situation comme explosive, toutes les déclarations officielles se sont limitées à un appel à un cessez-le-feu et à des négociations entre les deux parties. Selon Nezavismaya Gazeta, le président Vladimir Poutine et le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov ont pris les choses en main et ne veulent pas que d’autres responsables s’immiscent dans leurs négociations.

Un article publié par le journal du groupe de réflexion Russia in Global Affairs (La Russie dans les affaires mondiales), dont les auteurs ont des liens étroits avec le Kremlin, souligne que la guerre dans le Caucase a éclaté au cinquième anniversaire du début de l’implication militaire de la Russie dans la guerre civile en Syrie. Il a noté: «L’une des tâches de la Russie à l’époque était de contenir la menace du terrorisme islamiste et de l’empêcher de se rapprocher de ses frontières. Mais aujourd’hui, des combattants syriens et libyens se battent au Karabakh.»

(Article paru d’abord en anglais le 6 octobre 2020)