Grève nationale d'un jour contre le gouvernement sud-africain de l'ANC

Par Jean Shaoul
10 octobre 2020

Trois millions et demi de travailleurs appartenant aux quatre plus grandes fédérations syndicales d'Afrique du Sud ont organisé mercredi une grève nationale d'une journée.

La colère monte face aux pertes d'emplois, aux réductions de salaires et à la corruption endémique du gouvernement du Congrès national africain (ANC) dirigé par le président Cyril Ramaphosa, le milliardaire et ancien dirigeant syndical. Ramaphosa, élu président en 2017 avec des promesses de mettre fin à la corruption, a supervisé un transfert de richesse sans précédent de la classe ouvrière vers les couches supérieures de la société.

La grève a touché des secteurs tels que l'enseignement, les transports, les sociétés métallurgiques et sidérurgiques et l'industrie automobile. Des cortèges d’automobiles, des piquets de grève et des rassemblements ont eu lieu dans les neuf provinces sud-africaines. Mardi soir, les travailleurs ont occupé la législature du Limpopo à Polokwane. La province du Limpopo est la deuxième province la plus pauvre du pays.

Mercredi, de nombreuses entreprises du centre-ville de Johannesburg ont fermé leurs portes pendant que les cortèges des travailleurs quittaient le siège syndical du COSATU, pour traverser la ville en chantant et scandant des slogans.

Des manifestants appartenant aux quatre fédérations syndicales participent à une grève nationale à Cape Town, Afrique du Sud, le mercredi 7 octobre 2020 (AP Photo/ Nardus Engelbrecht)

Le débrayage de masse fait partie d'une vague de luttes ouvrières ces derniers mois qui a vu des mobilisations répétées de la part des travailleurs de la santé, des employés municipaux, des chauffeurs de bus, des enseignants et des travailleurs des abattoirs, aciéries et entrepôts.

Lundi, des cheminots ont entamé une grève illimitée à Gautrain, le système ferroviaire de transport en commun rapide de 80 km reliant l'aéroport international de Johannesburg à Pretoria. Les mineurs de trois entreprises s’apprêtent à faire grève pour obtenir des augmentations de salaire pour faire face à la hausse des prix des denrées alimentaires, des loyers et du carburant et les métallos demandent une augmentation de salaire de 8 pour cent. Des grèves sont prévues également dans les secteurs du textile, de l'énergie et des transports.

La grève nationale de mercredi a été lancée par le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) qui comprend 1,8 million de membres, la Fédération des syndicats d'Afrique du Sud (Fedusa) qui comprend 560.000 membres, la Fédération sud-africaine des syndicats (Saftu) qui comprend 800.000 membres, et le Conseil national des syndicats (Nactu) qui comprend 400.000 membres, contre la répression des travailleurs par le gouvernement ANC au milieu de la pandémie de coronavirus qui fait rage.

L'ANC, depuis son arrivée au pouvoir en 1994, a représenté une couche corrompue de l'élite noire bourgeoise et petite-bourgeoise supérieure aux dépens des masses ouvrières et pauvres. La grève témoigne des relations sociales et économiques explosives qui caractérisent l'Afrique du Sud post-apartheid, le pays le plus industrialisé du continent.

La pandémie a exacerbé la récession économique déjà grave de l'Afrique du Sud, touchant en particulier l'exploitation minière – la demande et les prix des minéraux du pays ayant chuté – et l'industrie manufacturière. Plus de deux millions de travailleurs ont perdu leur emploi entre le mois d’avril, date d’entrée en vigueur du confinement qui a fermé tous les secteurs sauf les services essentiels, et le mois de juin. Quelque 30 pour cent étaient déjà au chômage avant la pandémie, et un énorme 50 pour cent des jeunes âgés de 15 à 24 ans sont sans emploi. Selon Statistics South Africa, le taux de chômage accru est maintenant de 42 pour cent, ce qui inclut ceux qui ont renoncé à chercher un emploi.

Le PIB a chuté de 16,4 pour cent, ce qui équivaut à un taux annualisé de 51 pour cent, la plus forte baisse depuis la Grande Dépression. Le PIB par habitant est en baisse depuis des années, car la croissance n'a pas suivi le rythme de l'augmentation de la population alors que les inégalités montaient en flèche. L'Afrique du Sud a l'un des niveaux d'inégalité de revenu les plus élevés au monde. Les 20 pour cent les plus riches de la population accaparent plus de 68 pour cent des revenus. Selon le Fonds monétaire international (FMI), le revenu par habitant dans le Gauteng – la principale province économique qui comprend Johannesburg et Pretoria – est presque le double de celui des provinces essentiellement rurales comme le Limpopo et le Cap oriental.

Le confinement a contraint cinq à six millions de personnes (15 pour cent des adultes), principalement des travailleurs manuels, à quitter les townships et à retourner dans leurs villages d'origine, ce qui accroit la pression sur leurs familles. De nombreux ménages ont manqué d'argent pour se nourrir, doublant le taux enregistré en 2017. La subvention spéciale du gouvernement, mise en place pour aider ceux qui n'ont pas d'autres formes d’aide sociale, n'avait secouru au début de juin que 600.000 des 15 millions de personnes éligibles.

Le déficit budgétaire du gouvernement pour 2020-2021 a été révisé à la hausse, passant de 6,8 pour cent du PIB attendu à 15,7 pour cent, alors que plus d'un cinquième du budget est consacré au service de la dette.

L'Afrique du Sud, un pays de 59 millions d'habitants, a enregistré 686.891 cas de COVID-19 et 17.408 décès, ce qui en fait le pays le plus touché du continent africain. La plupart des victimes ont été atteintes du virus après que le gouvernement de l'ANC ait organisé un retour au travail dans le but d'endiguer la baisse des bénéfices des entreprises, annulant l'un des confinements les plus stricts au monde, qui a été imposé avec une brutalité policière extrême. Par habitant, l'Afrique du Sud connaît un plus grand nombre de meurtres par la police que les États-Unis.

Le gouvernement a présidé au pillage délibéré de l'argent des contribuables dans une série de scandales de corruption, y compris chez le fournisseur public d'électricité Eskom et ses fournisseurs qui ont conduit à de graves pannes, et parmi les employeurs qui ont frauduleusement réclamé des fonds de secours de Covid-19 sans les reverser à leurs travailleurs.

Le dernier politicien en date à avoir été mêlé à un racket de corruption est le secrétaire général de l'ANC, Ace Magashule, qui fait l'objet d'une enquête sur des millions de rands dépensés pendant son mandat de premier ministre de la province du Free State sur le projet de ferme laitière d'Estina qui a fait faillite et laissé les agriculteurs démunis.

Un autre élément qui a également mis le feu aux poudres a été le refus du gouvernement d'honorer sa promesse d'augmenter les salaires des fonctionnaires en avril, comme promis dans un accord salarial de trois ans conclu en 2018, affirmant qu’elle est désormais trop chère.

La COSATU, la plus grande fédération syndicale et partenaire gouvernementale de l'ANC aux côtés du Parti communiste sud-africain, a su garder ses membres sous contrôle. Mais avec les trois autres fédérations syndicales, elle a été contrainte d'appeler à un débrayage national à cause de la crise persistante entourant la réponse du gouvernement à la pandémie, l'augmentation de la pauvreté, la brutalité policière, l'aggravation des coupures d'électricité et le tollé suscité par la corruption gouvernementale. Son espoir est que l'action limitée, combinée à un torrent de rhétorique de gauche, servira de soupape.

Le souci de la fédération est sa propre position vis-à-vis du gouvernement de l'ANC. S'exprimant devant le siège de COSATU à Johannesburg mercredi, le responsable de COSATU à Gauteng, Amos Monyela, a indiqué que son organisation retirerait son soutien électoral à l'ANC s'il ne se concertait pas avec le syndicat. Il a dit: «Nous manifestons contre les gens que nous avons élus au pouvoir. Nous disons que nous allons effectivement suspendre notre soutien électoral si l’on ne nous sollicite pas à participer à des discussions immédiates. »

Irvin Jim, le secrétaire général du Syndicat national des métallurgistes d'Afrique du Sud (NUMSA) s'est également indigné du fait d’être écarté, déclarant: «Les employeurs n'ont pas manqué l’occasion de la crise imposée par la Covid-19 et le confinement, qu'ils ont utilisée pour attaquer les salaires des travailleurs en imposant unilatéralement des réductions de salaire comprises entre 20 et 25 pour cent sans consulter le syndicat.»

Ces scélérats n'ont rien fait pour défendre leurs membres. Ils ont agi pendant des décennies comme un pilier des gouvernements successifs corrompus et totalement méprisés de l'ANC, en isolant et trahissant les grèves qu'ils n'ont pas pu empêcher de se produire.