Le syndicat canadien des travailleurs de l'automobile «rame dans la même direction» que Ford et l'establishment politique

Par Roger Jordan
12 décembre 2020

Le premier ministre libéral Justin Trudeau, le premier ministre conservateur de l'Ontario Doug Ford, le président d'Unifor Jerry Dias et le PDG de Ford Canada Dean Stoneley sont apparus jeudi lors d'une conférence de presse commune en ligne pour annoncer un investissement gouvernemental de 590 millions de dollars pour réoutiller l'usine d'assemblage de Ford à Oakville à compter de 2024 pour la production de voitures électriques et de batteries. Les gouvernements fédéral et provincial contribueront chacun 295 millions de dollars dans le cadre d'un plan global de conversion de l'usine de 1,8 milliard de dollars.

La conférence de presse a marqué une nouvelle étape dans la conspiration anti-travailleurs et corporatiste qu’organisent les syndicats, la grande entreprise et les gouvernements fédéral et provinciaux. Cette conspiration n'est pas simplement le résultat du mépris de Dias pour les travailleurs de l'automobile, bien qu'il en ait beaucoup. C'est le résultat logique de la vision nationaliste et corporatiste réactionnaire des syndicats canadiens, qui affirment que les travailleurs canadiens de l'automobile et leurs patrons ont les mêmes intérêts et qu'ils doivent rivaliser avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis et au Mexique pour les «investissements» et les «produits».

Le président d'Unifor, Jerry Dias, lors d'une conférence de presse le 22 septembre. Dias et Unifor ont annoncé leur accord avec Ford Canada mais ont refusé de divulguer les détails de celui-ci.

Dias ne pouvait guère contenir son enthousiasme à l'idée que des centaines de millions de dollars de fonds publics soient remis au géant de l'automobile gratuitement et pratiquement sans conditions. «Nous ramons tous dans la même direction», a-t-il déclaré lors de l'événement. Le président d'Unifor a également fait l'éloge de Trudeau et du premier ministre populiste de droite de l'Ontario, Doug Ford, qui se vantait jusqu'à récemment de ses affinités avec Donald Trump et de l’appui qu’il lui portait.

La «même direction» à laquelle fait référence Dias est de s'assurer que les sociétés canadiennes reçoivent suffisamment de fonds publics gratuits pour rester «compétitives» sur le marché mondial et ainsi continuer à attirer les investisseurs. Pour cela, il faut que les travailleurs du secteur automobile et de tous les autres secteurs de la fabrication soient transformés en serviteurs mal payés et précaires des grandes entreprises. Ford utilisera l'argent qu'elle reçoit des gouvernements fédéral et provincial pour continuer à verser des sommes considérables à ses riches actionnaires, alors qu'elle restructure ses installations de production en développant le travail à bas salaire, et qu'elle bafoue les normes du travail et les droits des travailleurs.

Dias a gardé le silence sur ces plans de restructuration lors de la conférence de presse car il sait qu'ils sont considérés avec hostilité par les travailleurs de l'automobile et de larges pans de la classe ouvrière dans son ensemble.

Dans le contrat de trois ans récemment ratifié avec Ford Canada, Dias et ses collègues bureaucrates d'Unifor ont fait beaucoup pour créer de telles conditions. Le plan de mise à la retraite permettra de réduire les emplois de plus de 10% dans l'usine d'Oakville d'ici un an, tandis que le système de rémunération à plusieurs niveaux, détesté, sera perpétué et étendu. Les diverses mesures d'incitation convenues pour encourager les travailleurs plus expérimentés à partir indiquent clairement qu'Unifor s'efforcera de se débarrasser du plus grand nombre possible de travailleurs mieux payés avant le réoutillage de l'usine en 2024, afin que Ford puisse embaucher de nouveaux employés à des salaires beaucoup plus bas pour produire les premiers véhicules électriques à la fin de 2025 ou en 2026.

Unifor a également accepté qu’on inonde l'usine de travailleurs temporaires à temps partiel (TPT) de troisième niveau et l'introduction d'un nouvel horaire de travail alternatif, qui détruit les principes durement acquis autour de la journée de huit heures et des heures supplémentaires payées. Dias savait si bien que ces concessions pourries seraient impopulaires qu'il les a gardées secrètes jusqu'à ce que les travailleurs de Ford aient voté sur l'accord.

Unifor, comme son prédécesseur les Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA), a toujours justifié sa soumission aux intérêts de la grande entreprise en affirmant que cela était nécessaire pour défendre les emplois. En dévoilant le contrat de Ford le mois dernier, Dias a parlé avec enthousiasme des nouveaux investissements à Oakville, qui, selon lui, donneraient aux travailleurs de l'automobile la possibilité «d'acheter une maison» et «de fonder une famille».

Mais le nationalisme et le corporatisme d'Unifor n'ont pas permis de sauver un seul emploi. Au contraire, ils ont facilité la suppression d'emplois, et la réduction des salaires et des avantages sociaux par-delà les frontières nationales, en dressant les travailleurs canadiens, américains et mexicains les uns contre les autres dans une course vers le bas.

Les suppressions d'emplois se poursuivront dans le cadre du contrat avec Ford dont Dias a fait l'éloge. Une lettre de Ford Canada annexée indique que «jusqu'à 3000 emplois» seront créés à Oakville lorsque la production de véhicules électriques atteindra sa pleine capacité en 2028. En d'autres termes, bien moins de 3000 travailleurs pourraient travailler dans une usine qui en employait plus de 5000 il y a moins de deux ans et où travaillent actuellement 3400 personnes. En outre, comme le précisent les termes du contrat conclu par Unifor, ces emplois seront largement inférieurs, tant en termes de salaire que de conditions de travail, à ceux obtenus par les travailleurs de l'automobile au cours des âpres luttes du XXe siècle.

La performance dégoûtante de Dias jeudi en tant que vendeur corporatif a des implications pour les travailleurs de tous les secteurs de l'économie. Dans des conditions où les super-riches sont plus riches que jamais, grâce aux centaines de milliards de dollars remis aux banques et aux marchés financiers par le gouvernement Trudeau au début de la pandémie, Dias et toute la bureaucratie syndicale intensifient leurs efforts pour protéger les intérêts et le bien-être des sociétés canadiennes dans tous les secteurs de l'économie alors que les conditions de tous les travailleurs se détériorent de façon dramatique.

Lors d'une conférence de presse tenue le 1er octobre conjointement avec l'Association des pilotes d'Air Canada et l'Association des pilotes de ligne, Unifor a demandé l'octroi de 7 milliards de dollars en «aide financière immédiate et directe» aux compagnies aériennes. Sans se laisser décourager par le fait que les compagnies aériennes canadiennes ont mis plus de 30.000 travailleurs au chômage depuis le début de la pandémie, les syndicats se sont plaints dans un communiqué de presse qui aurait pu être corédigé par les directeurs généraux d'Air Canada et de WestJet que «(L)a dure réalité est que les compagnies aériennes sont des opérations à très forte intensité de capital avec un taux élevé d'épuisement des liquidités et la nécessité de préserver les liquidités pour maintenir l'équipement, les trajets et le personnel.» Dans un article publié par la CBC, l'Association des pilotes de ligne s'est vantée d'avoir persuadé ses membres de WestJet d'accepter une réduction de salaire de 50%, présentée faussement comme une nécessité pour sauver des emplois.

L'émergence des syndicats en tant que défenseurs ouverts des intérêts des sociétés contre les travailleurs qu'ils prétendent représenter a été un processus de longue haleine. Pendant la crise financière de 2008-09, les TCA ont travaillé avec le gouvernement fédéral conservateur et le gouvernement libéral de l'Ontario pour assurer un sauvetage de plusieurs milliards de dollars de l'industrie automobile, qui était lié à une attaque dévastatrice contre les travailleurs de l'automobile.

Au cours des cinq dernières années, la bureaucratie syndicale a développé des relations de travail sans précédent avec le gouvernement libéral de Trudeau. Cela a atteint une nouvelle étape pendant la pandémie, puisque les syndicats ont publié des déclarations communes avec les groupes de pression du patronat pour justifier la campagne meurtrière de retour au travail au nom de la préservation de la «compétitivité mondiale» du Canada pendant la «reprise économique». Cette coopération a été basée sur la répression systématique par les syndicats de toute opposition des travailleurs à l’obligation de retourner sur des lieux de travail dangereux et non sécuritaires.

Les travailleurs de l'automobile doivent rejeter le discours publicitaire servile de Dias pour la grande entreprise canadienne avec le mépris qu’il mérite. La seule façon de défendre tous les emplois du secteur automobile et de garantir des salaires décents et des conditions de travail sécuritaires est de se battre pour unifier les travailleurs canadiens, américains et mexicains dans une contre-offensive internationale des travailleurs afin de briser l'emprise de la recherche de profit sur tous les aspects de la vie économique et sociale. La première étape d'une telle lutte doit être une rupture politique et organisationnelle décisive avec Unifor et sa perspective nationaliste et corporatiste, et la mise en place de comités de la base dans chaque usine afin de lutter pour les revendications des travailleurs de l'automobile.

(Article paru en anglais le 9 octobre 2020)