Le Parti vert du Canada choisit un nouveau chef: plusieurs fraudes politiques pour le prix d'une

Par James Clayton et Keith Jones
14 octobre 2020

Après un an de course à la direction, le Parti Vert du Canada a élu de justesse une nouvelle chef le 3 octobre, Annamie Paul, avocate et ancienne fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada.

La victoire de Paul contre «l'écosocialiste», militant des droits des Palestiniens et ancien avocat de Wall Street Dimitri Lascaris a été discrètement célébrée par la presse capitaliste. Faisant écho à Paul, elle a proclamé que l'élection d'une femme noire et juive à la tête d'un parti fédéral était «une première historique».

Les Verts sont le cinquième parti politique fédéral du Canada, ayant remporté trois des 338 sièges de la Chambre des communes et une part de vote de 6,5% aux élections de 2019. À l'instar des autres partis Verts dans le monde, le parti Vert du Canada est un parti ouvertement capitaliste, basé sur des sections privilégiées de la classe moyenne supérieure. Il n'est pas orienté vers la classe ouvrière et ne prétend pas la représenter, et se présente traditionnellement comme étant «ni de gauche ni de droite».

Annamie Paul en compagnie de partisans du Parti Vert du Canada (Source: Wikimedia)

Paul a été le choix d'Elizabeth May, leader des Verts depuis 14 ans, et du reste de l'establishment du parti. May, qui reste le leader du parti à la Chambre des communes, se distingue par ses liens étroits et de longue date avec le Parti libéral, dont elle et les Verts font invariablement la promotion en tant que «progressistes», y compris sous l'actuel gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau.

Pendant la campagne à la direction du parti, Paul a tergiversé sur la plupart des questions politiques, invoquant la «politique du parti» lorsqu'on insiste, et mettant plutôt l'accent sur la politique de l'identité.

Malgré le battage médiatique, la montée en puissance d'une énième politicienne capitaliste, qui revendique des références politiques «progressistes» et qui mise sur son identité personnelle, n'est désormais plus remarquable. La condamnation par Paul de son rival, Lascaris, comme «antisémite», pour son opposition au sionisme et son soutien au mouvement propalestinien de Boycottage, désinvestissement et sanctions (BDS), est également désormais un lieu commun de la politique bourgeoise, bien qu'il ne soit pas moins vil pour être commun. De telles calomnies sont monnaie courante pour la politique capitaliste.

Son profil politique la mettrait à l'aise dans n'importe quel parti bourgeois traditionnel «du centre». En effet, Paul a publié un tweet la semaine dernière dans lequel elle parle de l'héritage politique du «remarquable fonctionnaire» récemment décédé, le premier ministre libéral John Turner. Elle a conclu: «Que son souvenir soit une bénédiction».

Mardi dernier, Paul a eu ce qu'elle a appelé une «conversation productive» avec le premier ministre Trudeau, au cours de laquelle, selon la nouvelle chef du Parti Vert, tous deux ont souligné la «nécessité d'une collaboration entre tous les partis». Dans des commentaires ultérieurs, Paul a fait l'éloge du discours du Trône du gouvernement, mais a annoncé que «malheureusement» les Verts ne voteraient pas en sa faveur au Parlement plus tard dans la soirée, car il n’offrait pas de plan pour protéger les résidents des soins de longue durée contre la COVID-19.

C'est typique de la posture de la politique parlementaire. Paul savait parfaitement que le Nouveau Parti démocratique (NPD), avec le soutien du Congrès du Travail du Canada, d'Unifor et d'autres syndicats, s'était déjà engagé à voter pour le discours du Trône. La survie du gouvernement libéral étant assurée, Paul a calculé que les Verts avaient une ouverture pour promouvoir leur propre marque de politique «progressiste» et faire appel aux travailleurs désenchantés de la politique de l'establishment de droite du NPD en votant «non» sans aucune conséquence politique pratique.

L'autre action politique principale de Paul depuis qu'elle est devenue chef a été d'exiger que le candidat du NPD à la prochaine élection partielle de Toronto-Centre se retire, afin de ne pas l'empêcher de devenir la «première dirigeante noire femme» à siéger au Parlement. Il faut s'attendre à d'autres appels de ce type, intéressés et fondés sur l'identité.

Lascaris et la fraude de «l'écosocialisme»

Les déclarations absurdes des Verts et des médias bourgeois sur le résultat «historique» de la course à la direction du Parti Vert ont été accompagnées de commentaires réjouissants de la part de diverses organisations de la pseudo-gauche soi-disant socialistes et révolutionnaires, comme Fightback (La Riposte) et Socialist Action. Leur enthousiasme concerne le vote recueilli par trois candidats «écosocialistes» autoproclamés dans la course à la direction du Parti Vert, composée de huit personnes, en particulier Meryam Haddad et Lascaris. Ce dernier a obtenu 10.081 voix contre 12.090 pour Paul au dernier tour de scrutin.

Fightback et Socialist Action – qui fonctionnent tous deux comme des factions loyales du NPD social-démocrate de droite – appellent maintenant Lascaris à jouer un rôle de premier plan dans le développement d'un mouvement pour un «parti ouvrier socialiste anticapitaliste» (Fightback) ou un «parti socialiste révolutionnaire» (Socialist Action).

Nous avons ici la confluence de multiples fraudes politiques. Parmi les plus flagrantes: l'affirmation de Lascaris selon laquelle le parti capitaliste des Verts peut être transformé en un instrument pour faire avancer la lutte pour le socialisme; la promotion de Lascaris en tant que «socialiste» par Fightback et Socialist Action; et la censure par Socialist Action, jusqu'au matin suivant la fin de la course à la direction des Verts, du fait que Lascaris est membre en règle de leur organisation.

La politique de Lascaris n'a rien à voir avec le socialisme authentique, c'est-à-dire avec la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière internationale pour établir le pouvoir des travailleurs, afin que les banques et l'industrie et les ressources de base puissent être placées sous propriété publique et que la production soit organisée sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière pour répondre aux besoins sociaux.

Ce que Lascaris met de l’avant – avec l'approbation enthousiaste des organisations pablistes de pseudo-gauche et anti-trotskystes Fightback et Socialist Action – comme de «l'écosocialisme» est une imposture. Il consiste en des appels à: l'augmentation des dépenses sociales du gouvernement et de la réglementation environnementale; au protectionnisme, y compris un accord commercial renégocié entre le Canada, les États-Unis et le Mexique; au soutien de l'État pour faire du Canada un leader mondial des industries vertes; et à des mesures réglementaires pour «réorienter les banques canadiennes des activités spéculatives et internationales vers des investissements productifs au Canada».

Lascaris rejette la lutte des classes et s’y oppose. Comme le courant «écosocialiste» plus généralement, il promeut la production à petite échelle, c'est-à-dire des formes de capitalisme plus arriérées, et avance l'affirmation rétrograde que l'État-nation canadien peut servir de contrepoids aux ravages de la mondialisation capitaliste et au pouvoir des sociétés transnationales. En fait, le système d'État-nation dans lequel le capitalisme est historiquement enraciné constitue, avec la propriété privée capitaliste, le principal obstacle à l'utilisation des vastes possibilités offertes par les développements technologiques des quatre dernières décennies et par une économie de plus en plus intégrée au niveau mondial pour améliorer le niveau et la qualité de vie des gens dans le monde entier.

La montée des tensions mondiales entre les États capitalistes rivaux qui se disputent les marchés, les ressources et l'influence géostratégique, la croissance du militarisme et la menace de guerre, ainsi que l'échec manifeste de tous les efforts visant à élaborer une réponse mondiale coordonnée au changement climatique en sont des exemples.

Le supposé «socialiste» Lascaris épouse le type de collaboration patronale et syndicale corporatiste qui a vu les syndicats canadiens appliquer la volonté de la classe dominante de forcer les travailleurs à reprendre le travail en pleine pandémie de COVID-19, et apporter leur soutien à maintes reprises à la restructuration capitaliste aux dépens des travailleurs. «Nous avons parcouru un long chemin», a-t-il déclaré dans son programme de leadership, «depuis l'esclavage salarial et la soumission aux caprices des employeurs du début de la révolution industrielle. Aujourd'hui, nous attendons des travailleurs qu'ils aient une relation commune avec la direction. C'est la combinaison de la direction et des travailleurs qui déterminera le succès et la durabilité des entreprises canadiennes».

La loyauté de Lascaris envers le capitalisme canadien et son État et sa volonté de protéger les intérêts de l'élite des entreprises contre un mouvement radical de la classe ouvrière venant d'en bas ont été soulignées par ses remarques lors du débat de politique étrangère des Verts. Il y a clairement indiqué que, tout au plus, il propose d'essayer de limiter le pouvoir des sociétés par le biais de l'État capitaliste, et non de le renverser. «Nous n'allons pas faire face à l'urgence climatique», a déclaré Lascaris, «sans affronter ... le pouvoir des sociétés ... Nous allons devoir mettre de sérieuses contraintes sur le pouvoir des sociétés, et nous assurer que nos régulateurs sont indépendants et disposent de ressources suffisantes pour faire respecter ces contraintes».

La politique de Lascaris découle de sa précédente carrière d'avocat d'entreprise, qui l'a vu représenter de grandes institutions financières comme Goldman Sachs. En 2013, le magazine Canadian Business a nommé Lascaris l'une des 50 personnes les plus influentes dans le monde des affaires canadien, et l'a décrit comme «le défenseur juridique le plus acharné des droits des actionnaires».

Si Lascaris et d'autres ont cherché à prendre la tête du Parti Vert en se faisant passer pour des socialistes, c'est clairement parce qu'ils sentent une opportunité politique dans les conditions de la plus grande crise du capitalisme depuis la Grande Dépression: une crise qui produit déjà une radicalisation politique dans le monde entier, en particulier chez les jeunes.

À cet égard, il est important de noter que le NPD, qui se présentait autrefois comme «socialiste», évite depuis longtemps cette étiquette. À la consternation de Fightback et de Socialist Action, qui continuent à promouvoir l'affirmation frauduleuse que le NPD est un «parti des travailleurs», sa convention en 2013 a même supprimé le mot «socialiste» de la constitution du parti.

En reformulant les Verts en «gauche», et même en «socialiste», Lascaris et ses collègues «écosocialistes» calculent qu'ils peuvent exploiter le sentiment anticapitaliste croissant mais encore peu développé pour gagner en influence politique, comme l'a fait Bernie Sanders aux États-Unis, et pour le canaliser ensuite derrière le parti démocrate d'Hillary Clinton et Joe Biden.

Le bilan de droite du Parti Vert

En échange d'une place à la table des négociations, les Verts, qu'ils soient dirigés par Paul ou un «écosocialiste» à la Lascaris, se montreront plus que disposés à appliquer de brutales politiques anti-travailleurs et proguerre. C'est ce qu'illustre le bilan des Verts au Canada et sur la scène internationale.

En Allemagne, c'est le ministre vert des Affaires étrangères Joschka Fischer qui, dans le cadre d'une coalition sociale-démocrate-verte, a organisé la première intervention militaire étrangère de l'impérialisme allemand depuis la Seconde Guerre mondiale lors du bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN en 1999. La coalition sociale-démocrate-verte a également imposé une attaque dévastatrice contre la classe ouvrière avec les réformes du marché du travail Hartz et l'Agenda 2010, qui a créé le plus grand marché de bas salaires en Europe et a entraîné une montée en flèche de la pauvreté et de l'emploi précaire.

Les Verts de la Colombie-Britannique ont soutenu la campagne téméraire de retour au travail et à l'école du gouvernement néo-démocrate provincial, qui a maintenant produit une deuxième vague de COVID-19 dans la province, avec une augmentation de plus de 150 nouveaux cas par jour.

La nouvelle chef des Verts de Colombie-Britannique, Sonia Furstenau, a déclaré qu'un autre gouvernement minoritaire du NPD avec le soutien des Verts serait «bon pour la Colombie-Britannique». Après avoir flirté avec l'idée de maintenir au pouvoir les libéraux dirigés par Christy Clark, les Verts ont soutenu ces trois dernières années le gouvernement néo-démocrate de John Horgan dans l'application de budgets modelés sur le cadre d'austérité établi par leurs prédécesseurs libéraux de droite.

Les Verts fédéraux ont à plusieurs reprises offert leurs services aux libéraux, notamment en faisant la promotion de la campagne pro-Trudeau «N’importe qui sauf Harper» en 2015. Les Verts ont voté pour le projet de loi C-59 de Trudeau, qui fournit une couverture «démocratique» à la législation conservatrice précédemment adoptée (projet de loi C-51) qui a considérablement augmenté les pouvoirs de l'appareil de sécurité nationale, notamment en donnant au SCRS le pouvoir d'enfreindre pratiquement n'importe quelle loi en «perturbant» des «menaces» à la sécurité nationale vaguement définies.

Au cours de la campagne électorale fédérale de l'année dernière, les Verts ont manifesté leur soutien à la hausse des dépenses militaires des libéraux, qui s'élève à plus de 70% sur dix ans. Leur programme électoral affirmait qu'en raison de la situation «précaire» de la sécurité mondiale, le Canada avait besoin de forces armées canadiennes «polyvalentes, aptes au combat» et disposant d'un financement «stable».

L'ancienne leader Elizabeth May a déclaré que les Verts seraient prêts à travailler avec les conservateurs «s'ils étaient sérieux en matière de changement climatique». En d'autres termes, les conservateurs n'ont qu'à formuler des attaques contre la classe ouvrière en termes d'environnement pour recevoir le soutien du Parti Vert.

Lorsque May a déclaré lors du débat de la direction de 2015: «Nous voulons aller travailler pour vous dans un Parlement plus collaboratif ... Nous croyons en un Canada qui travaille ensemble pour nous tous», elle a réaffirmé le mythe fondamental de l'idéologie nationaliste canadienne selon lequel l'État fédéral sert les intérêts de la société, et non ceux des dirigeants capitalistes impérialistes du Canada. Les fanfaronnades de Lascaris sur la mise en place de «régulateurs» de l'État capitaliste «suffisamment dotés de ressources» pour contrôler le «pouvoir des sociétés» soulignent que la «gauche» des Verts – qui parle «d'écosocialisme» – ne fait qu'un avec May «modérée» pro-Trudeau sur ce point fondamental.

Il n'est donc pas surprenant que, contrairement aux souhaits de ses «camarades» de Socialist Action, Lascaris ait indiqué qu'il avait l'intention de faire carrière en tant que figure de «gauche» du Parti Vert. Après avoir souhaité à Paul, dans un tweet de félicitations, tout «succès» dans la «construction des fondations créées» sous la direction de May, Lascaris a déclaré au Hill Times: «Je pense que nous pouvons sortir de cette période difficile avec un parti beaucoup plus fort et un meilleur parti».

(Article paru en anglais le 13 octobre 2020)