L'Europe en route vers une récession à double creux

Par Nick Beams
22 octobre 2020

À peine une semaine après que le rapport du Fonds monétaire international sur les perspectives de l’économie mondiale ait pointé un renforcement progressif de l’économie mondiale en 2021, les fondements de ses prévisions ont l’air de plus en plus fragiles.

En début de semaine, la Chine a annoncé que son économie avait progressé de 4,9 pour cent au troisième trimestre, après une croissance de 3,2 pour cent au deuxième trimestre et une contraction de 6,8 pour cent au cours des trois premiers mois de l’année.

Cette croissance accrue est le résultat de l’endiguement de la pandémie de COVID-19 et d’une forte poussée de la production industrielle soutenue par l’État. Mais le résultat chinois est le seul chiffre positif à l’horizon. Cette fois-ci il n’y a aucune chance que la Chine puisse jouer à nouveau le rôle qu’elle a joué après la crise de 2008. À l’époque, ses mesures de relance massives, alimentées par une augmentation de la dette, ont donné un coup de fouet à l’économie mondiale et aux pays exportateurs de matières premières en particulier.

Bien que la porte-parole du bureau officiel des statistiques de la Chine, Liu Aihua, ait déclaré que le rebond était favorable à la croissance de la Chine et qu’il «jouerait un rôle positif dans la promotion d’une reprise économique mondiale», les données n’ont pas répondu aux attentes des économistes, et il y a des signes de ralentissement du développement des infrastructures.

Liu a reconnu que la situation dans les principales économies était «lamentable» et que les perspectives économiques mondiales étaient «instables et incertaines».

Nulle part ailleurs, cela n’est plus vrai qu’en Europe. Le FMI a prévu une contraction de 8,3 pour cent de l’économie de la zone euro pour cette année, suivie d’un «rebond» de 5,2 pour cent pour 2021. Mais cela semble de plus en plus improbable à mesure que les infections de COVID se multiplient sur le continent.

Le Financial Times (FT) a rapporté cette semaine que «l’économie européenne glisse vers une récession à double creux» face à une deuxième vague d’infections.

Katharina Utermöhl, économiste en chef chez Allianz, a déclaré au Financial Times: «Je n’arrive pas à croire la vitesse avec laquelle la deuxième vague a frappé. Nous voyons maintenant la croissance devenir négative dans plusieurs pays au cours du quatrième trimestre — une autre récession est absolument possible».

Un autre économiste a fait remarquer que la résurgence du virus, le blocage des entreprises et les «chocs de confiance» ont fait d’une récession à double creux «le scénario central». Klaas Knot, le gouverneur de la banque centrale néerlandaise et membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) a averti que de nombreux pays connaissant une deuxième vague d’infections, «la reprise semble maintenant plus loin que ce que nous avions espéré. Et l’impact économique s’aggrave».

Le FT a cité un membre non nommé du conseil des gouverneurs de la BCE qui a déclaré que les banquiers centraux surveillaient les données à haute fréquence pour essayer de mesurer l’impact de la deuxième vague. «Les effets sur la demande sont dominants en ce moment, et les secteurs des services à forte intensité de main-d’œuvre sont très durement touchés. Un double creux est possible», aurait déclaré ce banquier.

Les prévisions de la BCE d’une croissance de 3 pour cent au quatrième trimestre et d’un retour de l’économie de la zone euro à son niveau d’avant la pandémie en 2022 sont de plus en plus remises en question.

Cette semaine, le FT a publié une critique cinglante du FMI et de l’Union européenne, rédigée par Shahin Vallée, ancien conseiller du président du Conseil européen et du ministre français de l’Économie. Il a écrit que les réunions du FMI, des ministres des Finances du G20 et des dirigeants de l’UE «semblent toutes indiquer l’échec de la coordination internationale des politiques économiques».

Vallée s’est plaint du fait que le FMI, bien qu’il ait appelé à un soutien politique international ambitieux, ne montre pas l’exemple et n’a déployé que 10 pour cent de ses ressources financières disponibles. Pendant ce temps, les ministres des Finances du G20 ont débattu sur l’extension de l’allègement de la dette des pays en voie de développement et ont «suspendu le paiement des intérêts à hauteur de 14 milliards de dollars».

En juillet dernier, les dirigeants européens ont conclu un accord de principe pour un programme d'emprunt commun de 750 milliards d'euros, qui prendra effet l'année prochaine, afin d'aider les États membres à payer les dommages économiques infligés par la pandémie. Mais les négociations sur les détails du programme se sont enlisées en raison des dispositions prévoyant la suspension des paiements aux pays qui ne respectent pas les valeurs de l'UE.

Comme l’a écrit Vallée, ce qui semblait être une percée historique «ressemble de plus en plus à un bourbier».

«Ce qui inquiète peut-être le plus», a-t-il poursuivi, «c’est que de nombreux États membres parient encore sur une forte reprise en 2021 et planifient leur politique budgétaire en conséquence. Peu de gens comprennent vraiment que l’accord politique de juillet pourrait s’avérer être un tournant pour le fédéralisme européen, mais qu’il ne permettra pas à lui seul de faire face à la profondeur et à l’ampleur du choc économique de 2020 et 2021». Il a noté que l’Allemagne et la France prévoyaient toutes deux de réduire leurs déficits en pourcentage du PIB.

«Pendant ce temps, la pandémie en Europe n’est pas contenue. Le nombre de décès hebdomadaires se rapproche de son pic d’avril et l’économie est loin d’être sur la voie de la reprise», a-t-il ajouté.

Il a averti que la politique de l’UE ressemblait à ce qu’on avait fait en 2011, lorsque les mesures d’austérité avaient provoqué une récession à double creux à la suite de la crise financière de 2008.

Le FMI a indiqué que la dette publique globale devrait atteindre 100 pour cent du PIB mondial cette année, et même 125 pour cent du PIB dans les principales économies.

Mais on n’a contracté cette dette ni pour soutenir les emplois, ni pour les moyens de subsistance des travailleurs, ni pour financer des mesures de lutte contre la pandémie. C’est avant tout un renflouement des grandes entreprises qui ont subi une augmentation massive de leur dette au cours des quatre dernières décennies, un processus qui s’est accéléré depuis la crise financière de 2008.

L’augmentation de la dette n’a pas servi à financer des investissements productifs, mais à s’engager dans ce qu’on appelle l’«ingénierie financière», comme les rachats d’actions et d’autres mesures qui visent à stimuler les cours boursiers.

Un article de Robin Wigglesworth, chroniqueur au Financial Times, a souligné cette semaine l’ampleur de ce processus. Il y a quatre décennies, Standard & Poors avait attribué à 65 entreprises dans le monde une note triple A, soit 6 pour cent de ses notes totales. 679 autres entreprises ont reçu des notes de l’ordre de A.

Aujourd’hui, seules cinq entreprises sont classées triple A, sur près de 5.000 entreprises, et moins de 14 pour cent de toutes les entreprises classées sont classées dans la catégorie A.

Il a noté que si la pandémie a été un choc qui aurait menacé les entreprises les plus solides, «le fait que tant d’entreprises dans le monde soient loin d’être solides est la raison majeure pour laquelle les gouvernements et les banques centrales ont dû faire des efforts considérables de renflouement. Surtout pour modérer un raz-de-marée de faillites d’entreprises».

L’économiste en chef de la Banque mondiale, Carmen Reinhardt, a déclaré lors de la réunion du FMI et de la Banque mondiale la semaine dernière: «D’abord vous vous inquiétez de faire la guerre, puis vous vous demandez comment la payer».

Mais cette question a déjà reçu une réponse. Le paiement sera obtenu par un assaut massif contre la classe ouvrière, comme cela a été le cas après la crise financière mondiale de 2008. Mais cette fois-ci, il sera mené avec encore plus de férocité.

(Article paru d’abord en anglais le 21 octobre 2020)