Un tribunal russe prolonge la peine de prison d'un historien de la terreur stalinienne à 13 ans

Par Clara Weiss
26 octobre 2020

Le 29 septembre, la Cour suprême de Carélie, une région de la Fédération de Russie, a renversé un jugement antérieur contre l'historien Yuri Dmitriev, prolongeant sa peine de trois ans et demi à un total de treize ans dans les colonies pénitentiaires. Ce jugement est une parodie de justice et équivaut à une condamnation à mort pour cet homme de 64 ans, qui risque de mourir du coronavirus qui sévit en Russie et qui fait des ravages dans la population carcérale depuis des mois.

La sentence a été prononcée en l'absence de l'avocat de Dmitriev, qui était malade. C'est l'aboutissement d'une vendetta de quatre ans menée par l'État russe contre Dmitriev, dans laquelle il a été accusé – et acquitté – à plusieurs reprises de charges liées à la pornographie juvénile et à la pédophilie.

Yuri Dmitriev

Le procès contre Dmitriev se déroule à huis clos depuis des années. Il s'agit d'une attaque politiquement motivée, non seulement contre Dmitriev, mais aussi contre le droit à la liberté d'expression et à la vérité historique en général. La dégoutante campagne de dénonciations menée par l’État contre Dmitriev et sa sentence brutale sont destinées à intimider tous ceux qui cherchent à découvrir la vérité historique sur les crimes du stalinisme.

Les seules «preuves» contre Dmitriev sont les images qu'il a prises de sa fille adoptive pendant qu'elle était malade, qui montraient ses parties intimes, ainsi qu'un «témoignage» de la jeune fille. Selon l'un des collègues de Dmitriev qui a vu le témoignage vidéo, il a été reconstitué à partir de plusieurs séances, qui ont toutes eu lieu après l'acquittement initial de Dmitriev en avril 2016. La jeune fille, qui a aujourd'hui huit ans, pleurait et a dû être ramenée à la maison à plusieurs reprises. Dmitriev a toujours clamé son innocence, insistant sur le fait qu'il avait pris les photos alors que la jeune fille était malade pour faciliter son traitement médical. Tous ses témoignages ont été confirmés par l'hôpital local où elle a été soignée.

En juillet, un tribunal a déclaré Dmitriev «coupable» d'avoir agressé sexuellement un mineur. Cependant, sa peine de trois ans et demi de prison représentait un aveu que l'accusation, qui entraîne généralement une peine minimale de 12 ans, n'était pas fondée. Dans une tentative évidente de préparer l'opinion publique à ce verdict, trois jours avant le nouveau verdict du tribunal le 29 septembre, la chaîne de télévision publique Rossiya a diffusé un reportage sur Dmitriev, dans lequel les images de sa fille adoptive étaient montrées.

Dmitriev, lui-même un homme profondément religieux et anticommuniste, a fait un travail important pour retrouver les noms des victimes des fusillades de masse et des déportations qui ont eu lieu en Carélie, une région frontalière de la Finlande, pendant la Grande Terreur stalinienne dans les années 1930. Lui et son équipe ont établi le site des fosses communes de milliers de victimes de la terreur, dont des dizaines de vieux bolcheviks et de partisans de l'Opposition de gauche de Léon Trotsky, les opposants socialistes au stalinisme.

Bien que l'attention politique de Dmitriev se soit concentrée sur les nombreuses victimes des «opérations nationales» de la police secrète stalinienne, le NKVD, son travail s'est révélé immensément important pour établir le dossier historique des victimes et des bourreaux de la terreur stalinienne.

Le site d’exécution de Sandarmokh est aujourd'hui l'un des rares sites des fusillades de masse de la Grande Terreur qui soient connus et qui possèdent des mémoriaux publics. Les historiens estiment que des dizaines d'autres sites de ce type existent sur le territoire de la Fédération de Russie, avec les restes de dizaines de milliers de victimes de la terreur. Cependant, leurs emplacements, qui ont été tenus secrets tant par le régime stalinien que par les gouvernements capitalistes d'Eltsine et de Poutine issus de la restauration du capitalisme par la bureaucratie stalinienne, restent inconnus.

Mémoriaux à Sandarmokh

La vendetta contre Dmitriev est avant tout motivée par la peur de l'État russe face à l'intérêt croissant que suscite la vérité historique sur la révolution d'Octobre et la terreur stalinienne.

Elle a provoqué un choc et une colère généralisés. Une lettre ouverte à la Cour suprême de Carélie du 27 septembre, s'opposant à la persécution de Dmitriev, a été signée par 250 intellectuels, artistes, historiens, journalistes et résidents de Carélie. Parmi eux se trouvaient Oleg Khlevniuk, un historien renommé, le réalisateur Andrei Zvyagentsev et l'écrivaine Liudmila Oulitskaïa.

Le 17 octobre, un film sur Dmitriev, réalisé par Kirill Safronov, un jeune réalisateur de documentaires, est sorti sur Youtube. Il est basé sur des discussions avec de jeunes historiens et artistes qui ont été influencés par le travail de Dmitriev et son engagement à le défendre, quoi qu'il arrive.

Un autre documentaire Youtube du 23 juillet, intitulé «Qu’y a-t-il derrière le cas de Dmitriev», traite de son travail et des accusations d'abus sexuel d'un mineur portées contre lui. Le film a été visionné par plus de 1,2 million de personnes à ce jour. Dans le documentaire, un historien du musée du goulag à Moscou souligne que le nombre de visiteurs du musée augmente chaque année. Une voisine interviewée pour le documentaire souligne qu'elle et la majorité des voisins de Dmitriev sont fermement convaincus de son innocence et impressionnés par la ténacité avec laquelle il poursuit son travail même face à la persécution politique.

Les entrevues de ces films soulignent de façon frappante le fait que la terreur stalinienne reste une plaie ouverte dans la société, même si plus de 80 ans se sont écoulés depuis l'apogée de la Grande Terreur en 1937-1938. Alors que pratiquement toutes les familles ont été touchées par la campagne de meurtres de masse et que la population de régions et de villes entières est souvent composée, dans une large mesure, de descendants de ceux qui ont été déportés, exilés et emprisonnés dans des camps, on ne comprend souvent pas ce qui s'est passé ni, surtout, pourquoi cela s'est passé.

Cette incompréhension historique est elle-même le produit de la contre-révolution stalinienne contre la révolution d'Octobre 1917. Vers la fin de la perestroïka, alors que la bureaucratie stalinienne faisait déjà avancer la restauration du capitalisme, un nombre important de documents jusque-là inaccessibles ont été publiés. Ils ont permis, pour la première fois depuis les années 1930, d'avoir une idée de l'ampleur de la terreur et de sa dynamique. Les documents publiés à l'époque ont servi de base à l'étude de l'Opposition de gauche par Vadim Rogovin. C'est également à cette époque que Dmitriev et d'autres ont commencé leur travail sur la terreur en Carélie.

Cependant, l'impact des crimes du stalinisme sur la conscience socialiste et historique de la classe ouvrière s'est avéré si profond que la bureaucratie a pu résoudre sa profonde crise dans son propre intérêt: elle a entrepris de détruire l'Union soviétique en 1991 et a pleinement restauré le capitalisme.

Le fait que la bureaucratie stalinienne ait pu liquider tous les acquis de la révolution d'Octobre a temporairement retardé le moment où le stalinisme devra rendre des comptes sur son rôle historique et politique.

Aujourd'hui, cependant, ces questions historiques ressurgissent avec force: alors que le capitalisme mondial est plongé dans la plus grande crise depuis les années 1930, avec des inégalités sociales atteignant des niveaux records et un danger de guerre toujours croissant, la question de la révolution d'Octobre – et de la contre-révolution stalinienne contre celle-ci – est à l'ordre du jour. Ces processus objectifs sont à l'origine à la fois de l'intérêt croissant pour ces questions historiques et de la réponse hystérique de l'oligarchie russe à l'œuvre de Dmitriev, aussi limitée qu'elle ait été politiquement, ainsi que de la promotion et de la justification implacables des crimes de Staline dans les médias et par des pseudo-historiens. La pandémie, à laquelle l'oligarchie russe – tout comme les classes dominantes au niveau international – a répondu par la politique de «l'immunité collective», n'a fait qu'intensifier et accélérer cette dynamique.

La question cruciale pour les travailleurs, les intellectuels et la jeunesse est de comprendre que le stalinisme ne représentait pas la continuation, mais la réaction contre la révolution d'Octobre. La continuité de 1917 et du marxisme n'était pas représentée par Staline, mais par son principal opposant Léon Trotsky, qui a fondé l'Opposition de gauche en 1923 et la Quatrième Internationale en 1938, avant d'être lui-même assassiné par un agent stalinien en 1940. La Grande Terreur était avant tout un génocide politique de tous ceux qui avaient participé à la révolution et l'avaient dirigée, qui se souvenaient de ses principaux dirigeants – Lénine et Trotsky – et qui avaient consacré leur vie à la lutte pour le socialisme. L'assimilation de ces expériences historiques reste essentielle pour l'orientation politique de la classe ouvrière en Russie et au niveau international.

Comme l'a noté Trotsky en 1937, en écrivant sur les procès de Moscou depuis son exil au Mexique:

«Personne, ni même Hitler, n'a porté au socialisme des coups aussi meurtriers que Staline. Cela n'est guère étonnant puisque Hitler attaque les organisations de la classe ouvrière de l'extérieur, alors que Staline le fait de l'intérieur. Hitler attaque le marxisme. Staline ne l'attaque pas seulement, mais le prostitue. Tous les principes ont été corrompus, toutes les idées, souillées. Les noms mêmes du socialisme et du communisme ont été cruellement compromis, depuis le jour où des policiers incontrôlés, gagnant leur vie avec un passeport "communiste", ont donné le nom de socialisme à leur régime policier... La mémoire de l'humanité est magnanime en ce qui concerne l'application de mesures sévères au service de grands objectifs historiques. Mais l'histoire ne pardonnera pas une seule goutte de sang versée en sacrifice au nouveau Moloch de la volonté propre et des privilèges. La sensibilité morale trouve sa plus grande satisfaction dans la conviction immuable que le châtiment historique correspondra à l'ampleur du crime. La révolution va déverrouiller tous les compartiments secrets, revoir tous les procès, réhabiliter tous ceux qui ont été calomniés, élever des monuments à la mémoire des victimes de la sauvagerie et couvrir d'une infamie éternelle les noms des bourreaux. Staline quittera la scène chargé de tous les crimes qu'il a commis, non seulement comme fossoyeur de la révolution, mais comme la figure la plus sinistre de l'histoire de l'humanité.»

(Article paru en anglais le 23 octobre 2020)