Les morénistes brésiliens soutiennent les partis pro-militaires aux élections municipales

Par Miguel Andrade
28 octobre 2020

À moins d'un mois du premier tour des élections municipales brésiliennes, les morénistes du Mouvement révolutionnaire des travailleurs (MRT), affiliés à la faction Révolution Permanente du NPA français et au PTS argentin, se rangent derrière les campagnes pro-militaires menées par ce qui passe pour l'opposition au président fascisant Jair Bolsonaro. Cela comprend la plus grande formation de la pseudo-gauche au Brésil, le Parti du socialisme et de la liberté (PSOL).

Contrairement à son pendant argentin, qui s'est classé quatrième aux élections présidentielles de 2019 et compte deux représentants nationaux au Congrès agissant en tant que faction de gauche du gouvernement péroniste, le MRT n'a pas pu accéder au scrutin sous sa propre étiquette au Brésil.

Qu’à cela ne tienne, le MRT dans sa quête pour décrocher des postes au sein de l’État bourgeois, a fusionné ses listes avec le PSOL, dans des conditions où celui-ci et le Parti des travailleurs (PT) utilisent les élections municipales pour promouvoir la police militaire meurtrière – qui tue plus de 5 000 Brésiliens par an – en tant que point d’appui essentiel de l'opposition à Bolsonaro.

Le PT et le PSOL ne sont pas préoccupés par la négligence criminelle de Bolsonaro dans la pandémie de COVID-19, responsable de près de 160000 décès et de 5,4 millions d'infections. Ni par l'augmentation sans précédent des inégalités sociales, 10 millions de Brésiliens ayant perdu leur emploi tandis que le nombre de milliardaires a augmenté de 16 pour cent. Leur opposition à Bolsonaro est due à la fois aux craintes dans la classe dirigeante de provoquer une opposition sociale incontrôlable et au mécontentement du milieu des affaires nationales et internationales, eu égard à son alignement avec la diplomatie unilatérale de Donald Trump.

Leur attitude a été résumée par les mots tristement célèbres de l'ancien président du PT Luiz Inácio Lula da Silva, selon qui «l'aspect le plus grave» de la situation du pays n'est pas la politique meurtrière d'immunité collective de Bolsonaro ou la croissance massive de la pauvreté et des inégalités sociales, mais le fait que Bolsonaro «profite de la souffrance collective pour commettre secrètement des crimes contre le pays» et «soumet nos soldats et nos ambassadeurs à des situations vexantes».

Afin de faire progresser leur politique de droite et chauvine, le PT et le PSOL présentent pas moins de 152 candidats pour les postes de maire, maire-adjoint et conseillers municipaux issus de l'armée et de la police. Sur le plan national, le nombre de candidats officiers de l’armée et de la police briguant les postes de maire ou maire-adjoint a doublé depuis les dernières élections municipales de 2016. Le PT s'est aussi ouvertement aligné sur les partis ayant élu Bolsonaro ou ses fils en 2018 dans 145 villes. Là où le PT est né, la ville industrielle de São Bernardo do Campo, il partage la même liste que le Parti travailliste brésilien (PTB), qui a tout récemment invité Bolsonaro à se rallier à eux en juillet. Le PSOL lui-même a forgé des alliances au niveau local avec le Parti social-chrétien d'extrême droite (PSC), auquel appartient l'un des fils de Bolsonaro.

La justification de cette prolifération de candidats militaires a été énoncée sans détour par le général Roberto Peternelli, député de São Paulo au Congrès brésilien pour le parti ayant élu Bolsonaro, le Parti social-libéral (PSL). Dans un entretien avec le quotidien conservateur Estado de S. Paulo le 29 septembre, Peternelli a salué le fait que davantage de militaires se présentaient pour tous les partis, «du PSOL au PSL». Il a insisté sur le fait que se présenter aux élections en tant que candidats pour les soi-disant partis de gauche «n'affaiblit pas les principes militaires». Autrement dit, le Haut Commandement militaire est assuré qu'en se présentant pour les partis de «gauche», les candidats militaires ne s'opposent pas à ceux qui soutiennent le gouvernement Bolsonaro.

Le PT et le PSOL cherchent à donner à cette prise de contrôle militaire un vernis de «gauche» en utilisant tous les instruments de la politique d’identité petite-bourgeoise et du nationalisme. Ils essaient de convaincre les travailleurs que leurs principaux candidats militaires – la major de la police militaire Denice Santiago pour le poste de maire de Salvador et le colonel de la police militaire Íbis Souza pour celui de maire-adjoint de Rio de Janeiro - ne sont pas seulement des soldats de «gauche», mais les représentants d'une couche «militaire de gauche» plus large.

La major Santiago a profité d'une interview avec le plus grand quotidien du Brésil, Folha de S. Paulo, pour tracer une ligne droite entre elle-même et Carlos Lamarca, l'emblématique dissident de l'armée qui prit les armes contre la dictature de 1964-1985 et est loué par le milieu petit bourgeois comme un Che Guevara brésilien. Elle a cité son exemple pour dire au journal que « nous avions de nombreux officiers militaires de gauche ».

Le colonel Souza – qui n'est rien moins qu'un ancien commandant général de la police militaire de Rio, qui tue 1 800 personnes par an sur une population d'un peu plus de 16 millions d'habitants – a lui aussi eu recours à une phraséologie de gauche. Dans une interview à DW, il a déclaré que «l'un des plus grands dirigeants de gauche au Brésil était un officier de l'armée, Luís Carlos Prestes», le dirigeant du Parti communiste pendant des décennies, des années 1930 aux années 1970. Dans la même interview, Souza attribue ridiculement à Lénine des platitudes sur «la complexité du monde» pour justifier la ligne politique sans principes du PSOL, et ajoute avec une charlatanerie pseudo-théorique: «J'essaie de montrer au peuple que l'État est une arène de contestation. »

Le bilan historique et le sort de Carlos Lamarca et Luís Carlos Prestes montre le danger posé pour la classe ouvrière par les opérations perfides montées par le PT et le PSOL. À la veille du coup d'État militaire soutenu par les États-Unis en 1964, le chef du Parti communiste, Prestes, supervisait la ligne politique stalinienne banqueroutière consistant à subordonner les travailleurs aux sections «de gauche» de l'armée et au président réformiste bourgeois João Goulart. On fit valoir qu'il ne devrait pas y avoir de rupture avec l'État bourgeois, mais qu’il devait être «contesté».

Au fur et à mesure que le coup d'État se déroulait et que l'armée restait fidèle à l'État capitaliste, la seule résistance venant du Parti communiste était celle de membres qui rompirent avec la ligne du parti et s’engagèrent désespérément dans la guérilla. Lamarca, qui n'était pas membre du parti, a tragiquement emprunté cette voie et son petit groupe de guérilla a été rapidement anéanti par la dictature. Pour sa part, Prestes fut transporté par avion en Union soviétique, sans jamais avoir à subir les conséquences des trahisons staliniennes.

En soutenant le PSOL, le MRT fournit une couverture de gauche à la même ligne perfide exactement.

En 2018, le MRT a utilisé son aile féministe internationale Bread and Roses pour soutenir une alliance de la classe moyenne supérieure connue sous le nom de «Ele Não» (lui non ; c'est-à-dire Bolsonaro) qui a appelé à voter pour le candidat présidentiel du PT, Fernando Haddad. Bread and Roses a publié une résolution intitulée «Contre Bolsonaro, pour la vie des femmes» dans laquelle elle appelait à se tenir «côte à côte avec les travailleurs, les femmes, les noirs, les jeunes et les LGBT qui détestent Bolsonaro et veulent le vaincre au scrutin en votant pour Haddad. »

La campagne électorale municipale démasquant comme une farce l'affirmation que le PT et le PSOL représentent une «opposition» à Bolsonaro, le MRT a retiré sa liste pour le conseil municipal de Rio, feignant l'indignation face à la nomination du colonel Souza. Pourtant, il maintient ses listes dans des villes comme São Paulo, où le PSOL présente à la mairie son candidat à la présidentielle de 2018, Guilherme Boulos. Boulos est un universitaire anti-marxiste professionnel qui a construit sa carrière politique à la tête d'un mouvement de squatters, le Mouvement des travailleurs sans abri (MTST), l'un des nombreux «mouvements sociaux» dont les charlatans de la pseudo-gauche prétendent qu’il est un substitut à la classe ouvrière.

Dans le cadre de la politique de classe moyenne supérieure du PSOL, la liste du MRT de São Paulo est entièrement orientée vers les questions «d'identité», à commencer par son caractère «collectif» semi-anarchiste. Le MRT annonce trois candidats au lieu d'un pour le même poste électoral – une farce politique et juridique, car un seul représentant siégera en tant que conseiller municipal – revendiquant que ce caractère «collectif», équilibré par des «identités» de genre et de race différentes, est une garantie de la «représentativité».

Son principal événement de campagne jusqu'à présent était un «rallye à vélo» pour la légalisation de la marijuana, affirmant qu'une telle politique, déjà mise en œuvre dans certains pays capitalistes, réduirait la violence de classe de l'État capitaliste contre les travailleurs, qu'ils dépeignent en termes raciaux comme venant d'une police raciste. Ils ont également présenté le 1er septembre un programme pour les «noirs» centré sur la revendication d'un «salaire égal» pour les noirs et les blancs.

Dans des conditions où les travailleurs de toutes races, nationalités et ethnies sont confrontés au chômage de masse, à la pauvreté à long terme et à la misère, cette demande est utilisée au Brésil, comme dans d'autres pays, comme moyen de régler les comptes au sein des 10 pour cent les plus riches de la population. Le MRT soutient la même politique d’identité utilisée par le PT et le PSOL pour affirmer que ses candidats à la mairie de Salvador et de Rio «transformeront» ces villes en devenant leurs premières femmes maires noires.

Lorsque le MRT critique le PT, il le caractérise comme un parti de «conciliation de classe» par opposition à ce qu'il appelle des partis «directement bourgeois». Cette définition intentionnellement confuse vise à promouvoir l'illusion que les travailleurs peuvent faire pression sur le PT pour qu'il change de cap. Ainsi, dans un éditorial du 1er juillet, Esquerda Diário a déclaré que «la gauche devrait s'unir dans la lutte de classe, pas avec les putschistes et les patrons». Après avoir critiqué de façon superficielle ce qu'il appelle le «pari» du PT en s'alliant avec les éléments les plus réactionnaires, il déclare que «tous ceux qui se considèrent comme la gauche socialiste devraient tout parier [italiques ajoutés]» sur «l’exigence que les bureaucraties syndicales rompent leur paralysie ».

Cette tentative de fournir une couverture de gauche aux forces bourgeoises et aux syndicats qui collaborent directement avec le détesté Bolsonaro s'inscrit dans une longue tradition moréniste, une forme extrême du pablisme liquidateur. Cela inclut la collaboration de la tendance moréniste avec le gouvernement péroniste en Argentine dans les années 1970, alors même que ce dernier créait des milices fascistes dans les syndicats et ouvrait la voie au coup d'État militaire de 1976.

Les élections municipales du Brésil fournissent une preuve supplémentaire que le pseudo-gauche MRT et ses affiliés morénistes en Argentine, en France et ailleurs ne sont en aucun cas des organisations marxistes qui défendent les intérêts de la classe ouvrière ou luttent pour une politique socialiste véritablement révolutionnaire.

(Article paru en anglais le 27 octobre 2020)