Les étudiants français dénoncent un confinement partiel inadéquat

Par Samuel Tissot
3 novembre 2020

Jeudi soir, le président français Emmanuel Macron a placé à contrecœur les étudiants en enseignement en distanciel et a fermé les commerces non-essentiels. Sans un soutien financier adéquat, sans ressources pédagogiques, espaces de vie sains et accès Internet fiable, les deux millions et demi d'étudiants français sont confrontés à un avenir incertain.

Les mesures ostensiblement prises pour lutter contre la montée rapide du COVID-19 en France sont très insuffisantes, et bien trop tardives. La décision cynique de mettre en ligne l'enseignement des étudiants est en réalité une tentative de maintenir la fiction d'une réponse sérieuse et scientifique à la pandémie. Macron, le premier ministre Jean Castex et le ministre de la Santé Olivier Véran mènent une politique meurtrière d'immunité collective. Les écoles et les lieux de travail restent ouverts et les transports en commun circulent.

Un militaire patrouille à côté de la tour Eiffel le 30 octobre 2020 (AP Photo/Thibault Camus)

Les dizaines de milliers d'infections quotidiennes des deux dernières semaines se transformeront en dizaines de milliers de décès au cours du mois prochain. Maintenir ouverts les écoles et les lieux de travail, ce qui garantit que le virus continue de se propager, est la condition préalable pour l’extraction de profit de la classe ouvrière

Confrontés à des mois d'isolement, à des cours en ligne médiocres, à un soutien financier pitoyable dans des temps extrêmement incertains et avec la menace permanente d'attraper le virus mortel, les étudiants français ont eu recours aux réseaux sociaux pour exprimer leur colère et leur confusion face à la dernière série de mesures de confinement.

Beaucoup ont pointé la contradiction entre le confinement et le fait de maintenir les écoles et lieux de travail ouverts. Paul a tweeté: « les personnes qui ne travaillent pas et qui ne sont pas en primaire ou secondaire sont confinées... c'est un confinement. Par contre pour les autres tu peux aller te casser le cul au travail. »

Une autre étudiante, Zahrla, a ajouté : « En fait, expliquez-moi en quoi ça va être un confinement? Quasiment tout le monde continue à bosser, très peu d'établissements scolaires et de boutiques ferment, finalement les seuls confinés ce sont les étudiants de l'université? »

Pour beaucoup d'étudiants, les nouvelles mesures n'ont fait qu'aggraver leur précarité d’avant. Samuel Demarche a tweeté au CROUS Versailles: « Depuis avril j'attends le réexamen de mon dossier [de bourse]... je vais perdre mon job étudiant avec le confinement, je n'ai aucun autre revenu, je sais pas comment je vais manger. »

Germain, infirmier et étudiant en droit à Grenoble, a déclaré: « La situation devient très tendue dans ma ville. Nos services commencent à être saturés et nos soignants tombent malades […] La situation se dégrade et nos médecins nous préviennent que notre qualité de soins sera impactée. On va devoir faire des choix concernant les réanimations. »

Les emplois et les stages des étudiants, qui sont souvent le seul moyen pour eux de payer leur loyer et de se nourrir, ont été supprimés immédiatement au début de la nouvelle pandémie. Mustafa a demandé au comptable de la résidence du CROUS: « vous ne pouvez pas exonérer les loyers pour novembre? Beaucoup d'étudiants ont perdu leur job étudiant à cause du confinement. » En fait, l'une des principales motivations pour imposer la rentrée universitaire, malgré la propagation inévitable du virus, a été d’assurer le flux des revenus locatifs pour l'État et les propriétaires privés dans tout le pays.

De nombreux étudiants ont également quitté leur lieu d'études pour retourner chez eux pendant les vacances de la Toussaint. Cela a provoqué une certaine confusion, car les étudiants ont été obligés de se dépêcher pour ramasser leurs affaires et leurs livres pendant la période de 24 heures entre l'annonce de Macron et le couvre-feu de 21 heures du jeudi soir. Une mère a déclaré: « C’est du grand n’importe quoi: mon fils est étudiant à Paris, il n’a pas pris toutes ses affaires (cours + vêtements) pour sa semaine de vacances, impossible de trouver un billet de train pour demain, ses amis sont dans la même situation ! »

Il va sans dire que les déplacements de centaines de milliers d'étudiants d’une ville à l’autre dans toute la France pendant cette période accéléreront encore la propagation du virus dans l’ensemble du pays.

Dans ces conditions, la santé mentale des étudiants elle aussi est de plus en plus mise à rude épreuve. La santé mentale est un problème récurrent qui a été aggravé par la pandémie. Corentin, étudiant en Histoire, écrit: « [ au sujet de l’enseignement en distanciel] La mort ne sera pas que dans l'âme. La précarité va continuer d'augmenter. L’État ne va rien faire. La santé mentale des étudiant.e.s va continuer de se dégrader. »

De nombreux étudiants issus de foyers familiaux instables sont confrontés à un choix impossible entre l'isolement total dans de minuscules chambrettes d'étudiants ou le retour à une vie familiale nocive.

Suite aux instructions peu claires du gouvernement et des universités, la confusion des étudiants est également un problème majeur. Jeudi, Jean Castex a annoncé que les travaux pratiques dans les universités pourraient être exemptés du confinement. Cela a conduit de nombreuses universités à tenter de rester ouvertes en contournant les règles. Valentin a tweeté: « Mais la fac ils sont incroyables à nous dire de rester dans notre logement étudiant le temps de savoir si on a des cours en présentiel et je suis déjà parti avant le début du confinement comme TOUT LE MONDE en fait. »

Dans le cadre de cette campagne, certains administrateurs s'accrochent encore aux mensonges du gouvernement selon lesquels les universités ne sont pas des vecteurs majeurs du virus. Le président de Paris Sorbonne, Thomas Clay, a commenté: « L'université n'est pas un lieu de contamination, c'est à l'extérieur que les jeunes se contaminent. »

Se prononçant contre l'apprentissage en ligne, il a poursuivi: « s'il s'agit juste de se filmer à distance, ça ne sert à rien, et, surtout, cela va provoquer un fort décrochage des étudiants, il faut pouvoir adapter la pédagogie, il y a à chaque fois tout un cours à repenser. » Autrement dit, les cours devraient continuer en présentiel, car assurer des cours en ligne nécessiterait un investissement majeur dans des ressources.

Les étudiants étrangers ont aussi été laissés dans l’isolement, sans aucun conseil clair. Sans aucun calendrier provisoire du confinement et la possibilité que les universités puissent redémarrer les cours présentiels sans préavis, les étudiants s’interrogent sur la pertinence de rentrer chez eux sachant que cela pourrait nuire à leurs études futures.

Les reconfinements en Europe sont le résultat de l'incapacité et du refus du capitalisme à contenir le virus. En mars, confrontés aux grèves sauvages en Italie, en Espagne et ailleurs, qui exigeaient l’arrêt de toute production non-essentielle pour combattre le virus, les gouvernements européens ont imposé un premier confinement et remis de centaines de milliards d’euros aux banques et aux grands groupes. Ce confinement a réussi à freiner dramatiquement la propagation du virus.

La politique de la réouverture de l’économie visait à assurer que les cadeaux financiers massifs remis aux grandes entreprises seraient remboursés par les profits extraits du travail de la classe ouvrière.

Les gouvernements européens ont ignoré les avertissements des scientifiques qu’une réouverture entraînerait une deuxième vague catastrophique. Si le confinement avait été maintenu et la production non-essentielle arrêtée, l’épidémie n’aurait pas redémarré ainsi. Alors que des centaines de personnes décèdent chaque jour, les conséquences mortelles de cette politique commencent seulement à être visibles. Le même mépris pour la vie et le bien-être des étudiants et des enseignants qui avait inspiré ce premier crime, fait à présent que les étudiants manquent de nourriture, d’hébergement et d’accès à l’Internet adéquats.

(Article paru en anglais le 2 novembre 2020)