Un mercenaire américain révèle les liens entre le gouvernement Trump et l’invasion avortée du Venezuela

Par Bill Van Auken
5 novembre 2020

De hauts fonctionnaires du gouvernement Trump ont participé à la planification de l’invasion avortée du 3 mai 2020 au Venezuela et ont assisté l’opération, menée par une bande de mercenaires dont faisaient partie au moins deux anciens agents des forces spéciales américaines. Ces éléments sont apparus lors d’un procès intenté vendredi dernier à Miami, en Floride.

La conspiration pour mener à bien cette invasion illégale a été mise en place, au moins en partie, à l’hôtel Trump de Washington D.C. et sur un terrain de golf de Trump en Floride. Des individus ayant des liens étroits avec le président et le vice-président Mike Pence ont facilité le complot.

L’invasion, surnommée «baie des petits cochons» du à sa ressemblance avec la débâcle de l’invasion de Cuba organisée par la CIA en 1961 — bien qu’à une échelle bien moindre — s’est terminée par la capture des deux anciens soldats américains, Luke Denman et Airan Berry, ainsi que de 45 mercenaires vénézuéliens. Au moins six autres personnes ont trouvé la mort lors d’un débarquement séparé sur la côte nord du Venezuela. Les autorités vénézuéliennes ont condamnés Denman et Berry à 20 ans de prison pour conspiration et terrorisme.

Les mercenaires américains Airan Berry (encerclé en haut) et Luke Denman (en bas) une fois capturés au Venezuela.

Jordan Goudreau, un ancien béret vert qui dirige l’entreprise de sécurité Silvercorp USA, basée en Floride et qui a organisé le débarquement raté, a intenté le procès pour rupture d’un contrat de 1,4 million de dollars contre J. J. Rendón. Ce dernier est un consultant politique multimillionnaire qui a aidé des campagnes de droite en Amérique latine. Juan Guaidó, le fantoche soutenu par les États-Unis et «président intérimaire» autoproclamé avait recruté Rendón pour former un «comité stratégique» chargé d’élaborer des plans pour le renversement du président vénézuélien, Nicolás Maduro.

Rendón a été démis de ses fonctions peu après l’échec de l’invasion et la publication d’un «accord de services généraux» qu’il avait signé avec Goudreau. Par son procès et une interview exclusive avec le Miami Herald et sa société mère McClatchy, Goudreau a mis en lumière des portions de cet accord ayant été dissimulées.

Un addendum précise le but de l’opération, vaguement évoquée dans l’accord comme fournissant une assistance en matière d’approvisionnement, de logistique et de «réalisation et conseil de projet». L’addendum indique clairement que Silvercorp «conseillera et assistera… dans la planification et l’exécution d’une opération qui vise à capturer/détenir/enlever Nicolás Maduro (ci-après, “objectif principal”), à supprimer le régime actuel et à installer le président vénézuélien reconnu, Juan Guaidó».

Comme l’ont reconnu les mercenaires américains capturés, le plan consistait pour les équipes de débarquement à se rendre à Caracas, la capitale du Venezuela; à s’emparer de l’aéroport; puis à kidnapper Maduro; et à l’embarquer dans un avion à destination des États-Unis.

Une clause supplémentaire, inconnue jusqu’alors, stipule qu’en cas de fiasco du type de celui qui s’est produit, Guaidó serait libre de se laver les mains de toute l’affaire. «Si, pour une raison quelconque, le projet Resolute Operation ne réussit pas, le président Guaidó maintiendra le déni et se trouverait absous de toute connaissance et de toute faute par toutes les parties», déclare cette clause.

C’est précisément ce qu’il a fait. Alors que la signature de Guaidó figurait sur le contrat, il affirmait qu’il s’agissait d’un faux. On a rendu public un enregistrement dans lequel on peut entendre le «président intérimaire» soutenu par les États-Unis parlant avec Goudreau. Il le poussait à poursuivre l’opération. Guaidó a insisté sur le fait qu’il n’en savait rien.

Le procès de Gourdreau désigne Andrew Horn, un ancien assistant du vice-président Pence, et Jason Beardsley, un ancien béret vert conseiller au ministère des Vétérans, comme les deux responsables américains ayant discuté avec lui du complot d’invasion. Il a déclaré que Horn l’avait assuré que «les licences du gouvernement américain concernant l’acquisition d’armes et d’armement pour le projet arriveraient».

Un porte-parole de Pence a publié une déclaration qui affirme que le vice-président «n’a absolument aucune connaissance du complot d’invasion au Venezuela. Il ne connaît pas M. Horn». Ce dernier aurait travaillé comme stagiaire pour Pence, alors député, en 2003. Suite à l’échec du complot d’invasion, Horn a quitté le bureau du vice-président pour travailler pour le Conseil national de sécurité.

Roen Kraft, l’héritier de la fortune de Kraft Food aurait été un autre lien entre Pence et le complot. Le procès indique que Kraft, qui s’était engagé à collecter des fonds privés pour le complot de coup d’État, a dit à Goudreau en août 2019 qu’il en avait parlé à Pence et que le vice-président avait « déclaré que le projet l’intéressait beaucoup et que dès qu’il aurait abouti, “toutes les portes seraient ouvertes”».

Nommés comme ayant facilité les rapports entre Silvercorp, Guaidó et les responsables du gouvernement américain furent Nestor Sainz, un ex-responsable de l’US State Department et Travis Lucas, un lobbyiste et avocat qui a représenté l’ancien garde du corps de Trump et directeur du Bureau ovale Keith Schiller en 2017, quand celui-ci a témoigné devant la Commission parlementaire sur le renseignement, dans le cadre de son enquête « Russiagate ». Goudreau a déclaré que c’est Lucas qui l’avait présenté aux deux responsables gouvernementaux. Il a montré au Herald des factures montrant que Lucas avait facturé 30.000 dollars à l’entrepreneur militaire pour des conseils juridiques sur le lobbying étranger et l’exportation d’armes.

Le procès indique également qu’une offre rivale pour l’opération d’invasion et de coup d’État avait été soumise par Erik Prince dont le Frontier Services Group succède à la tristement célèbre société de sécurité Blackwater, impliquée dans les crimes de guerre en Irak. Le plan de Prince aurait coûté 500 millions de dollars — plus de deux fois plus que le contrat de Silvercorp — et aurait impliqué une force d’invasion de 5.000 mercenaires. Prince est le frère de Betsy DeVos, la secrétaire à l’Éducation de Trump.

L’avocat de Prince, Matthew Schwartz, a nié qu’il avait fait la proposition, rapporte le Herald, mais a ajouté qu’il croyait fermement que toute action entreprise au Venezuela devait être rapide et décisive pour éviter une guerre civile prolongée».

Les sommes considérables en négociation pour payer les opérations des mercenaires allaient provenir des revenus pétroliers volés au Venezuela dans le cadre de la campagne de sanctions de «pression maximale» des États-Unis.

Cette semaine, le gouvernement Trump a considérablement renforcé ces sanctions, en levant une exemption humanitaire, précédemment maintenue pour les échanges de pétrole brut vénézuélien contre du diesel, nécessaire pour alimenter les centrales électriques et les camions utilisés pour transporter les denrées alimentaires du pays. Les entreprises énergétiques internationales comme l’espagnol Repsol, l’italien Eni et l’indien Reliance, qui étaient engagés dans ces échanges, seront désormais soumis à des sanctions secondaires à moins qu’elles ne mettent fin à ces transactions. Plusieurs ONGs ont exhorté le gouvernement Trump à ne pas poursuivre l’escalade, avertissant qu’elle entraînerait une augmentation de la faim, des maladies et des décès.

L’escalade meurtrière des attaques de Washington contre le peuple vénézuélien est due à l’échec lamentable de ses tentatives de fomenter un soulèvement populaire ou même un coup d’État militaire pour soutenir son pantin Guaidó, dont le soutien dans le pays est devenu insignifiant. Dans le même temps, le gouvernement Trump mène une politique d’agression maximale pour tenter de gagner la faveur des exilés cubains de droite en Floride, une base républicaine essentielle pour l’élection présidentielle de 2020.

Le candidat Démocrate à la présidence, Joe Biden, s’est efforcé de réfuter les accusations des Républicains qu’il serait «mou» envers Maduro. La campagne de Joe Biden a insisté sur le fait que, pour lui, «il n’y a rien à discuter» avec le président vénézuélien. Elle a également souligné que Biden était le premier candidat des primaires démocrates à soutenir la reconnaissance par Trump de la marionnette Guaidó comme président «légitime» du Venezuela. Sous le gouvernement Obama-Biden, le gouvernement américain avait déclaré que le Venezuela représentait une menace pour les États-Unis qui équivalait à une «urgence nationale», justifiant ainsi des sanctions draconiennes.

Cette politique bipartite est sous-tendue par la volonté de l’impérialisme américain de reprendre le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela, les plus importantes de la planète, et de refuser l’accès à ces ressources à ses rivaux, en particulier la Chine.

Devant ces nouvelles révélations de complot de coup d’État et les menaces croissantes des deux principaux partis américains, Cilia Flores, l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale du Venezuela et ancienne procureure générale, mariée au président Maduro, a donné une interview où elle a insisté pour dire qu’«à tout moment, je ne sais pas — cela pourrait être plus tôt que tard — les États-Unis et le Venezuela pourraient se rapprocher».

Elle a poursuivi: «Ici, au Venezuela, des entreprises américaines ont des intérêts, elles ont de l’expérience, elles ont été partenaires de PdVSA (la compagnie pétrolière d’État du Venezuela), elles peuvent continuer à travailler», a-t-elle dit. Elle a ajouté que le blocus économique américain «n’a pas seulement affecté le Venezuela… mais il a également porté préjudice aux citoyens américains qui… sont venus au Venezuela pour investir et gagner de l’argent et le blocus leur en a fait perdre».

Flores a ensuite fait l’éloge de la «Loi anti-blocage» récemment approuvée et que les critiques accusent d’ouvrir la voie à la privatisation de PdVSA, en disant qu’elle «a suscité beaucoup d’intérêt parmi les investisseurs internationaux». La loi, a-t-elle dit, a servi à rassurer même ceux «qui croient être les propriétaires du monde» de ce qu’il n’y avait «aucun type de risque» à investir au Venezuela.

Représentant les intérêts d’une partie de la bourgeoisie vénézuélienne, le gouvernement Maduro cherche à contrer l’aggravation de la crise du pays par un nouveau virage à droite associé à un rapprochement avec l’impérialisme américain. Il réprime la résistance des travailleurs et des masses appauvries à l’austérité croissante, tout en pardonnant à son opposition de droite et en recherchant un compromis avec elle.

La lutte pour défendre le Venezuela contre l’agression impérialiste et les conditions et droits des masses ouvrières contre les attaques incessantes du gouvernement et de la classe dominante capitaliste qu’il représente, ne peut être menée qu’à travers le combat indépendant de la classe ouvrière vénézuélienne, unie à celui des travailleurs de tout l’hémisphère, dans une lutte commune pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 3 novembre 2020)