La fraude de l’«allégement de la dette» des pays pauvres promue par le FMI et la Banque mondiale

Par Nick Beams
6 novembre 2020

Alors que les effets économiques de la pandémie de COVID se propageaient dans le monde entier en mars et avril, l’air se trouvait rempli de promesses d’aide et d’allégement de la dette des pays les plus pauvres pour faire face à une crise qui menaçait de plonger des millions de personnes, surtout des enfants, dans la pauvreté la plus abjecte.

En avril, la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, a annoncé un allégement immédiat de la dette de 25 pays envers le FMI. Elle a déclaré que cette mesure aiderait «nos membres les plus pauvres et les plus vulnérables» à canaliser leurs maigres ressources vers des mesures médicales d’urgence et autres.

En mars, les Nations unies avaient lancé un appel au G20 pour qu’il organise un programme d’aide de 2.500 milliards de dollars afin de faire face à la pandémie.

Six mois plus tard, ces déclarations se lisent comme une blague cruelle. Une série de reportages montre clairement que, tandis que des milliers de milliards de dollars ont été versés aux grandes entreprises et au système financier, l’aide aux personnes les plus vulnérables du monde ne constitue pratiquement rien.

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Un reportage rédigé par le journaliste Peter Goodman, basé à Londres, et publié dans le New York Times le 1er novembre, a noté qu’en avril, le FMI et la Banque mondiale «se sont engagés à épargner le désespoir aux pays pauvres». Leurs économistes ont averti qu’«une aide immense était nécessaire pour prévenir une catastrophe humanitaire et des dommages profonds à la prospérité mondiale».

Les pays pauvres ont subi la chute des envois de fonds de leurs travailleurs migrants, l’arrêt quasi total du tourisme international, le déclin du commerce mondial et, dans certains cas, la chute du prix du pétrole.

L’article du Times conclut que le FMI et la Banque mondiale «n’ont pas réussi à traduire leur préoccupation en un soutien significatif», même si la Banque mondiale estime que d’ici l’année prochaine, la pandémie pourrait pousser 150 millions de personnes de plus dans l’extrême pauvreté, définie comme une personne vivant avec moins de 1,90 dollar par jour. Ce sera la première grande augmentation de cette population en plus de deux décennies.

Selon la Banque, entre 9,1 et 9,4 pour cent de la population mondiale vit dans des conditions d'extrême pauvreté. Près de 25 pour cent de la population mondiale reçoit moins de 3,20 dollars par jour, et 40 pour cent, soit près de 3,3 milliards de personnes, reçoit moins de 5,50 dollars par jour.

Selon l’article du Times, ce qu’il caractérise comme une «réponse relativement anémique du FMI et de la Banque mondiale» est due en partie aux «prédilections» de leur plus grand actionnaire, les États-Unis. Il cite les remarques du secrétaire au Trésor américain Steven Mnuchin lors de la réunion virtuelle semestrielle des deux organisations le mois dernier.

«C’est essentiel que la Banque mondiale gère judicieusement ses ressources financières afin de ne pas accabler les actionnaires de demandes prématurées de nouveaux financements», a-t-il déclaré.

La directrice du FMI, Georgieva, a déclaré lors de la réunion que le fonds n’hésiterait pas à faire appel à sa capacité de prêt de mille milliards de dollars. «C’est, de mon vivant, l’heure la plus sombre de l’humanité», a-t-elle déclaré.

Cependant, le FMI n’a prêté que 280 milliards de dollars. Sur cette somme, 31 milliards de dollars sont des prêts à 76 États membres, dont moins de 11 milliards de dollars pour les pays à faible revenu.

Quelque 46 pays, dont beaucoup en Afrique subsaharienne, ont obtenu un allégement de la dette d’une valeur de 5,3 milliards de dollars. Il ne s’agit pas d’une annulation, mais simplement d’un report, et la dette doit encore être payée. Selon les données du Réseau européen sur la dette et le développement, citées dans l’article du Times, les reports de dette ne représentent que 1,7 pour cent du total des paiements de la dette internationale dus cette année par tous les pays en développement.

Même lorsque l’argent est fourni par le FMI, dans de nombreux cas, il n’est pas utilisé pour financer la santé et d’autres mesures nécessaires pour faire face à la pandémie, mais pour rembourser les prêteurs du secteur privé.

Selon un rapport publié en juillet par l’organisation de lutte contre la pauvreté Jubilee Debt Campaign, le FMI enfreint ses propres règles, puisque 28 pays qui présentent un risque élevé de défaut de paiement ont utilisé 11,3 milliards de dollars pour rembourser des détenteurs de dettes du secteur privé.

Le responsable politique de l’organisation, Tim Jones, a déclaré que le financement du FMI «renflouait effectivement les prêteurs privés en permettant aux pays pauvres de maintenir leurs paiements».

Jones a noté que le niveau des dépenses publiques pour le paiement de la dette dans les pays pauvres l’année dernière avait augmenté à plus de 14 pour cent des recettes publiques. C’est le plus haut niveau depuis 2003, soit une augmentation de 110 pour cent depuis 2010. Au Kenya et en Éthiopie, le service de la dette a atteint jusqu’à 50 pour cent des recettes publiques l’année dernière.

Cherchant à justifier l’utilisation des fonds du FMI pour le profit privé plutôt que pour les services sociaux et de santé nécessaires, tout en maintenant que «notre objectif primordial en ce moment est de sauver des vies et des moyens de subsistance», le porte-parole du FMI, Gerry Rice, a déclaré que la question était compliquée.

«Il s’agit parfois de faire face aux obligations du secteur privé sans que le pays tombe en défaut, ce qui entraînerait une foule d’autres problèmes», a-t-il déclaré.

L’emprise des banques et des fonds spéculatifs basés à Londres, New York et Francfort sur les pays moins développés, dont beaucoup se trouvent en Afrique, est illustrée par les données recueillies par l’«Institute for International Finance», un groupe de pression du secteur financier. Il a constaté qu’au troisième trimestre de l’année dernière, le niveau de la dette extérieure des pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne avait augmenté en moyenne pour atteindre plus de 60 pour cent du produit intérieur brut, contre 38 pour cent dix ans auparavant.

Aucun pays d’Afrique subsaharienne n’a pu obtenir de financement sur les marchés internationaux des capitaux depuis février de cette année.

Dans les années qui ont suivi la crise financière mondiale de 2008, l’argent a afflué dans ces pays, les sociétés d’investissement des grandes économies cherchant à obtenir des taux de rendement plus élevés. Les gouvernements subsahariens ont contracté la dette en partant du principe que la hausse des prix des matières premières, stimulée par l’augmentation de la demande en Chine, leur permettrait de rembourser les prêts.

La chute des prix des matières premières, déjà en baisse avant même que la pandémie frappe, a conduit à un désastre financier. La baisse des prix du pétrole signifie que les revenus du gouvernement angolais sont désormais inférieurs à ce dont il a besoin pour rembourser la dette.

Lorsque la pandémie a frappé, le G20 a lancé un appel aux investisseurs privés pour qu’ils cessent d’exiger les remboursements de dette des pays pauvres au moins jusqu’à la fin de cette année. Cependant, aucun allégement n’a été accordé.

La Zambie est un autre exemple de la dévastation. Elle a levé des milliards de dollars en prêts en raison de la hausse des prix du cuivre, son principal produit d’exportation. Les banquiers et les fonds spéculatifs ont voulu s’y mettre parce qu’ils ont pu obtenir des taux de rendement plus élevés qu’ailleurs.

Le ralentissement de l’économie chinoise à partir de 2015 environ a réduit de moitié le prix du cuivre. Aujourd’hui, la profonde récession induite par la pandémie a entraîné une contraction de 5 pour cent de l’économie de la Zambie. En conséquence, au moins un tiers des recettes publiques est nécessaire uniquement pour assurer le service de la dette, une proportion qui devrait augmenter dans les années à venir.

L’effondrement de sa monnaie, le kwacha, qui est passée de cinq pour un dollar en 2012 à environ 18 aujourd’hui, signifie que la Zambie doit rembourser trois fois plus en monnaie locale qu’au moment où les prêts ont été contractés.

Les conséquences sociales sont exprimées dans les chiffres publiés par le Programme alimentaire mondial, qui montrent qu’au moins 6,9 millions des 17,4 millions d’habitants du pays n’ont pas suffisamment de nourriture.

L’attitude de la Banque mondiale et du FMI a été résumée avec précision dans les commentaires de Lidy Nacpil, coordinatrice du Mouvement des peuples asiatiques sur la dette et le développement, basé à Manille, cité en conclusion de l’article du Times.

«Les institutions financières internationales vont laisser les pays dans un état bien pire qu’avant la pandémie», a-t-elle déclaré. «Leur intérêt n’est pas d’abord de remettre ces pays sur pied, mais de faire en sorte qu’ils puissent recommencer à emprunter».

(Article paru en anglais le  novembre 2020)