Alexandria Ocasio-Cortez plaide pour «l'unité» alors que les démocrates attaquent la «gauche socialiste»

Par Genevieve Leigh
12 novembre 2020

Dans les heures qui ont suivi la déclaration des médias que Joe Biden avait remporté l'élection présidentielle, le Parti démocrate a lancé une attaque virulente contre sa soi-disant aile «gauche», représentée surtout par le sénateur du Vermont Bernie Sanders et la députée de New York, Alexandria Ocasio-Cortez.

Rep. Alexandria Ocasio-Cortez, D-N.Y., à Washington, le 23 octobre 2019 (AP Photo/Andrew Harnik)

Le récit avancé par les démocrates est que le fait que le parti ait été associé au socialisme avait coûté à ses candidats des millions de voix à l’élection présidentielle et à celle du Congrès. Les démocrates ont perdu sept sièges à la Chambre dans des circonscriptions-pivots, notamment en Caroline du Sud, au Nouveau-Mexique, dans l'Iowa et dans le sud de la Floride, et n'ont pas réussi à prendre le contrôle du Sénat.

Selon des commentateurs en vue, démocrates comme républicains, les démocrates n'ont pas réalisé leur espoir d'une «vague bleue» parce que les électeurs les avaient associés au socialisme. Le président élu Biden et les médias alignés sur le Parti démocrate insistent pour dire que le résultat des élections doit être compris comme un plaidoyer du peuple américain pour l'unité avec les républicains.

Ils n'essaient pas de concilier cette interprétation avec les grandes manifestations qui ont éclaté dans tout le pays samedi pour célébrer la défaite de Trump.

Le sénateur démocrate Joe Manchin est apparu à la télévision dans «Face the Nation» dimanche matin et a assuré «ses amis républicains» que Biden «gouvernerait par le milieu» et «tendrait la main à l’opposition […] pour réunir démocrates et républicains».

Manchin a ensuite donné la faute des pertes démocrates, en Virginie occidentale et dans d’autres États, à l'étiquette «socialiste». Il a déclaré que l'Amérique rurale avait « peur de ce socialisme semé là-bas par une partie radicale de la soi-disant gauche qui dissémine tout cela».

Il a affirmé que la marque socialiste « avait fait très peur aux gens ». Il a poursuivi: «Car nous ne sommes pas du même bord […] Et je me suis battu contre ça. Joe Biden s'est battu contre cela. Nous ne sommes pas pour le New Green Deal (nouvelle politique écologique)… la couverture médicale universelle »

Lors d'une apparition télévisée sur «Meet the Press» de NBC News, le dirigeant démocrate de la Chambre, James Clyburn, de Caroline du Sud, a fait écho à ce sentiment, s'en prenant aux revendications «socialistes» telles que «defund the police» (‘définancer’ la police). Il a convenu avec l'hôte Chuck Todd qu'une telle rhétorique avait coûté un certain nombre de sièges - y compris dans la course très médiatisée en Caroline du Sud, entre le démocrate bien financé Jamie Harrison et le sénateur sortant Lindsey Graham.

L'attaque la plus crue et la plus virulente est peut-être venue de la députée démocrate Abigail Spanberger, une ancienne agent de la CIA. Lors d'une visioconférence enregistrée avec les démocrates de la Chambre, Spanberger a déclaré: «Il nous faudrait ne plus jamais utiliser les mots« socialiste »ou« socialisme, plus jamais»

En réponse à ces attaques, «l'aile progressiste» du Parti démocrate a complètement capitulé, minimisant sa rhétorique légèrement de gauche et lançant des appels publics au nouveau gouvernement Biden pour qu’il lui réserve une place à table.

L'expression la plus ouverte de cette ineptitude est venue de la représentante de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, qui a explicitement décrit la campagne interne du Parti démocrate contre elle au New York Times ce week-end. « Les deux dernières années ont été assez hostiles », dit-elle. « À l'extérieur, nous avons gagné. À l'extérieur, il y a eu des tonnes de soutien, mais en interne, la situation a été extrêmement hostile à tout ce qui semble, de près ou de loin, être progressiste. »

Ocasio-Cortez est apparue dimanche matin dans l'émission « State of the Union » de CNN. Interrogée sur les commentaires donnant la faute des pertes démocrates aux discours sur le « socialisme » et à ses propres revendications « radicales » et celles d’autres « progressistes », elle a répondu en prenant, avec son parti, ses distances de tout ce qui avait trait à la politique progressiste. « Pas un seul membre du Congrès autant que je sache n'a fait campagne sur le slogan du socialisme ou sur le définancement de la police dans cette élection générale », a-t-elle déclaré.

Dans la foulée elle a fait remarquer que de telles revendications avaient été soulevées dans les manifestations massives ayant déferlé sur le pays suite au meurtre de George Floyd par la police. Autrement dit, comme elle l'a reconnu elle-même, pas un seul démocrate n'a fait campagne sur les questions qui ont mobilisé des millions de travailleurs, en particulier des jeunes, et les a poussés à manifester des semaines dans les rues de toutes les grandes villes américaines.

Ocasio-Cortez a passé une grande partie de l'entrevue à vanter sa capacité à gagner des électeurs grâce au marketing numérique, enjoignant l'establishment du Parti démocrate à utiliser ses services pour stimuler les chances électorales du parti. Elle a résumé son analyse des pertes démocrates aux principaux scrutins parlementaires en disant que les candidats vaincus employaient une publicité numérique dépassée, de type «2005».

Dans son entretien avec le New York Times publié samedi, Ocasio-Cortez a rendu son approche plus explicite, en disant:

« Je supplie le parti depuis deux ans de me permettre de l’aider. C'est aussi ça le truc. J'ai essayé d'aider. Avant les élections, j'ai proposé d'aider tous les démocrates dans les circonscriptions-pivot avec leur campagne [ ...] Et maintenant ils nous tiennent responsables de leurs pertes.

Le rôle politique d'Ocasio-Cortez, comme elle l'explique elle-même, est de fournir un vernis de gauche à un parti qui va encore plus à droite.

Il y a un certain nombre de points importants à faire à propos de ces développements.

Premièrement, la rapidité et la férocité avec lesquelles l'establishment politique, démocrate comme républicain, s'est aligné sur la campagne contre le «socialisme» est une indication saisissante de l'énorme peur qui existe au sein de l'élite dirigeante de la radicalisation croissante et du mouvement des masses vers la gauche. Ce qu'ils craignent avant tout, c'est que ce mouvement croissant des travailleurs et des jeunes ne se libère de l'emprise du système bipartite.

Quant à la réponse populaire à l’invocation du socialisme, la réalité est très différente de celle dépeinte par les démocrates. Ces derniers veulent interdire toutes référence au socialisme précisément parce que des couches toujours plus importantes de la population sont attirées par une alternative égalitaire radicale au capitalisme.

Cela a trouvé un écho favorable dans le large soutien, en particulier chez les jeunes, aux campagnes de Bernie Sanders, en 2016 et à nouveau en 2020, qui ont été sabotées par un Parti démocrate aidé et encouragé par Sanders-même.

Des masses de travailleurs et de jeunes vont à gauche. Un récent rapport publié par la société de sondage YouGov a révélé qu'au sein du groupe Génération Z (16-23 ans), le soutien au socialisme a augmenté de près de 10 points de pourcentage au cours d'une seule année: de 40 pour cent en 2019 à 49 pour cent lorsque le sondage a été effectué, en septembre 2020.

Les travailleurs aux États-Unis et dans le monde sont passés par d’énormes expériences au cours du gouvernement Trump et en particulier durant l'année écoulée. Ils ont vu le Parti démocrate, y compris Bernie Sanders, faciliter les attaques contre la classe ouvrière dirigées par Trump, dont les billions de dollars distribués à Wall Street et aux grandes entreprises par le biais de la loi CARES.

Ils ont subi un nombre catastrophique de morts et d’infections ainsi que le chômage de masse, du au refus du gouvernement Trump de mettre en œuvre des mesures sérieuses pour contenir la pandémie de coronavirus. Ils ont été forcés de reprendre le travail dans des sites et des écoles qui sont des foyers d'infections, sans aucune réelle mesure sanitaire en place, alors que Trump et les gouverneurs et maires démocrates imposaient une «réouverture» économique motivée par les profits de l'élite patronale.

Ils se souviennent bien des violentes attaques contre les manifestations protestant contre le meurtre de George Floyd et la tentative de coup d'État militaire de Trump le 1er juin.

Ils n'ont pas voté pour Biden parce qu'ils souhaitaient la «réconciliation» et «l'unité» avec le parti qui a permis à Trump de persécuter les immigrants, de bloquer les mesures visant à contenir la pandémie, d'encourager les justiciers fascistes et les flics tueurs et de bafouer les droits démocratiques fondamentaux. Bien au contraire, les élections ont été par-dessus tout une répudiation populaire massive de Donald Trump, de sa malveillante et catastrophique gestion de la pandémie, de sa rhétorique et de sa politique fasciste et autoritaire.

Les attaques contre l'aile dite «progressiste» du Parti démocrate révèlent une fois de plus la faillite de la politique pragmatique et opportuniste du «moindre mal », basée sur la fiction que le Parti démocrate, le plus ancien parti capitaliste des États-Unis, peut être poussé par le bas à devenir un instrument de réforme progressiste ou même de socialisme.

L'affirmation utilisée pour inciter les jeunes à voter pour Biden, qu’un gouvernement Biden créerait un «espace» pour la gauche, a été vantée ad nauseam par toutes les organisations au sein et autour du Parti démocrate, notamment les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) et leur organe apparenté Jacobin. Il n'a fallu que quelques heures après la victoire déclarée de Biden pour que cette fraude politique soit dévoilée.

La réalité est qu'un gouvernement Biden – s’il devait réellement arriver au pouvoir, ce qui n'est en rien garanti vus le refus de Trump de concéder la défaite et la lâcheté abjecte des démocrates – cherchera à établir un gouvernement de coalition de fait avec le Parti républicain. De plus, la politique de droite envisagée par un gouvernement Biden, une politique d'austérité et de militarisme, créera des conditions favorables à une nouvelle croissance de l'extrême droite.

Ce que les élections de 2020 et leurs conséquences ont définitivement montré, c'est que rien de progressiste ne peut être avancé dans le cadre du Parti démocrate et de ses soi-disant représentants de «gauche» comme Ocasio-Cortez et Sanders. Un gouvernement Biden entrera rapidement en conflit avec la classe ouvrière, ce qui provoquera une croissance de la lutte des classes et posera la nécessité d'un mouvement de masse indépendant et luttant pour le socialisme.

Il y a une énorme réserve de soutien à une politique socialiste dans la classe ouvrière aux États-Unis comme dans le monde. Mais la lutte spontanée pour une alternative au capitalisme doit être transformée en mouvement conscient armé d'un programme socialiste et internationaliste révolutionnaire. Cela nécessite le développement d'une nouvelle direction politique dans la classe ouvrière. La question centrale est la construction du Parti de l’égalité socialiste et de son organisation de jeunesse, l’International Youth and Students for Social Equality.

(Article paru en anglais le 10 novembre 2020)