Allemagne: les néo-nazis défilent le jour anniversaire des pogroms anti-juifs de novembre 1938

Par Peter Schwarz
16 novembre 2020

Les commémorations marquant le 82e anniversaire des pogroms de novembre 1938 ont été annulées ou interdites dans toute l'Allemagne en raison de la pandémie de coronavirus. En revanche, le mouvement d'extrême droite Pegida a été autorisé à organiser un rassemblement à l'Altmarkt de Dresde avec le néo-nazi Andreas Kalbitz comme principal orateur.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, les nazis ont, dans toute l'Allemagne, incendié des synagogues, pillé des entreprises juives, assassiné des centaines de Juifs et envoyé des dizaines de milliers d'autres dans des camps de concentration. Les pogroms de novembre, qui furent coordonnés aux plus hauts échelons du régime nazi, marquèrent une nouvelle phase dans la persécution des Juifs, qui culmina dans le meurtre organisé par l'État de 6 millions de personnes.

Des magasins juifs détruits à Magdebourg (Federal Archives, picture 146-1970-061-65 / CC-BY-SA 3.0)

La communauté juive de Dresde a répondu avec « étonnement et une colère extrême » à la marche d'extrême droite dans le centre de la capitale du Land de Saxe. « Il est absolument de mauvais goût et ignorant de l'histoire que le 9 novembre, une manifestation de Pegida soit autorisée à avoir lieu», a déclaré le rabbin du Land Zsolt Balla. La Conférence des rabbins orthodoxes allemands a critiqué le fait que « des sentiments d'extrême droite, antisémites et islamophobes sont scandés ouvertement dans les rues » alors que les commémorations officielles ont été annulées en raison de la pandémie.

Le maire de Dresde, Hilbert (des libéraux-démocrates), a justifié l'autorisation de la marche d'extrême droite en affirmant que ni la constitution allemande ni la loi de Saxe sur les rassemblements ne constituaient une base juridique pour restreindre la liberté de réunion. Mais ceci un mensonge effronté.

«Heart not Hate» (du cœur et pas de la haine), une large alliance d'églises, de partis politiques et d'autres organisations, qui se mobilise régulièrement contre les manifestations de Pegida, a rappelé que les autorités de la ville possèdent le pouvoir de prendre de telles décisions et ont interdit à plusieurs reprises ses rassemblements à elle. Par exemple, une manifestation contre Pegida en 2015 impliquant 6 000 personnes a été « dénoncée et supprimée par la réglementation ».

«Heart not Hate» a contacté le maire avant le 9 novembre dans le but de ne permettre aucun événement raciste dans le centre- ville, a rapporté sa porte-parole Rita Kunert. Mais une réunion prévue avec la police et les autorités responsables des événements a été annulée sans qu'aucune raison ne soit avancée. Avec de la bonne volonté et un peu de bon sens, il aurait été possible d’empêcher l’apparition symboliquement significative de Kalbitz ce jour-là, a-t-elle ajouté.

Thomas Feist (Chrétiens-democrates, CDU), le commissaire du gouvernement de Saxe pour la communauté juive, a également critiqué les autorités de la ville pour leur réticence à l’approche de la manifestation à « parler avec les membres de la communauté juive des options pour l'empêcher ».

Les autorités de Salzwedel, Saxe-Anhalt et Dannenberg, Basse-Saxe, ont prouvé qu'une approche très différente est possible. Elles ont interdit des événements et l'ont justifié sur la base de la nécessité de se prémunir contre l'infection. Cependant, il ne s’agit pas de marches d’extrémistes de droite, mais de commémorations pour les victimes des pogroms de novembre 1938.

À Salzwedel, une visite des « Stolpersteins » de la ville, qui sont des monuments de la taille d'un pavé parsemés dans les villes allemandes pour commémorer les victimes juives de l'Holocauste, a été interdite, malgré le fait que les organisateurs, «Solidarity Action Salzwedel Alliance», avaient présenté un plan rigoureux aux autorités pour réduire le risque d'infection. Cela comprenait un nombre réduit de participants et l'obligation pour tout le monde de porter un masque et de respecter la distanciation sociale. Seule une décision du tribunal administratif de Magdebourg a annulé l'interdiction prononcée par les autorités locales. Une procession aux chandelles vers des sites associés à la vie juive à Dannenberg a été interdite en raison de la pandémie.

La marche de Pegida à Dresde le 9 novembre est le dernier d’une longue série d’incidents au cours desquels la police, la justice et les gouvernements ont étroitement collaboré pour promouvoir l’extrême droite. Les partis établis, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) d’extrême droite et les néo-nazis travaillent main dans la main à cette fin. La Saxe est un bastion de cette conspiration d’extrême droite.

À peine deux jours plus tôt, le 7 novembre, 20 000 personnes ont manifesté à Leipzig contre les restrictions du gouvernement fédéral en rapport avec le coronavirus, parmi elles des centaines de néo-nazis de tout le pays. Bien qu'ils aient ignoré toutes les mesures sanitaires publiques, poursuivant la manifestation après qu’elle ait été officiellement suspendue, lançant des violentes attaques contre des manifestants et des journalistes, la police leur a permis de se déchaîner. Un nombre croissant de vidéos sont apparues en ligne montrant comment des policiers ont manifesté leur solidarité avec les manifestants d'extrême droite.

Le ministre-président de Saxe Michael Kretschmer, le ministre de l'Intérieur Roland Wöller (tous deux CDU) et le ministre fédéral de l'Intérieur Horst Seehofer (Union chrétienne-sociale, CSU) ont depuis apporté leur plein soutien à la police de Leipzig. «Nous devons cesser de remettre en question les tactiques de la police rétrospectivement, éloignés de la situation sans aucune compréhension des détails et sans appréciation globale », a déclaré Seehofer. « La police a tout mon soutien. »

Ce n'est pas non plus une simple coïncidence que ce soit la Haute Cour régionale de Bautzen qui a donné le feu vert à la manifestation des « penseurs non-conformistes » dans le centre- ville contre la volonté des autorités de la ville de Leipzig, offrant ainsi aux extrémistes de droite une grande plate-forme.

Le président du tribunal, Erich Künzler, a été grandement félicité il y a deux ans par l'AfD. Cela faisait suite à sa plainte dans le journal Freie Presse selonlaquelle les réfugiés dont la demande d'asile avait été rejetée par le tribunal n'étaient pas expulsés. Cela portait atteinte à l'état de droit et portait atteinte à la justice, a-t-il affirmé, qui a de plus en plus le sentiment «de travailler pour des prunes».

Le groupe de l’AfD au parlement du Land de Saxe s’était déclaré enthousiasmé: «Le juge doyen de l’asile adopte la ligne de l’AfD: la folie de l’asile de la CDU porte atteinte à l’état de droit.» Le journal du parti, AfD Kompakt, a écrit: «Il est de plus en plus clair que la CDU veut inonder l'Allemagne d'immigrants clandestins. La critique du juge de Saxe est appropriée. »

L'Association des juristes démocrates et l'Association des avocats républicains (RAV) ont mis en garde Künzler contre toute « incitation dangereuse à l'extrême droite » juste avant l'élection du Land de Saxe. L'avocate basée à Dresde Kati Lang, spécialisée dans le droit de l'immigration et membre de l'exécutif du RAV, a déclaré: « L'interview fait directement le jeu de l'AfD. Les déclarations sont partielles et constituent un affront pour les personnes qui recherchent une protection, qui ont confiance en la juridiction des tribunaux allemands. »

Les liens étroits entre le gouvernement, l'État et les extrémistes de droite sont déjà apparus au grand jour au cours de l'été 2018, lorsque des membres dirigeants de l'AfD et des néo-nazis ont défilé côte à côte à Chemnitz et dirigé une foule xénophobe en attaquant des immigrants, des journalistes et des gens de gauche, ainsi qu'un restaurant juif.

Kretschmer et Seehofer ont tous deux soutenu la manifestation d'extrême droite à l'époque. « Il n'y a pas eu d’attroupement, pas de chasse aux sorcières, il n'y a pas eu de pogrom à Chemnitz » déclara Kretschmer dans un communiqué du gouvernement. Seehofer a exprimé sa compréhension que «la population est furieuse et en colère », et déclara au Rheinische Post : « Si je n’étais pas ministre du gouvernement, je serais descendu dans la rue en tant que citoyen. »

Depuis, les liens intimes entre la justice, la police, les agences de renseignement, le gouvernement, l' AfD et les néo-nazis sont devenus de plus en plus évidents. Au sein de la direction de l'AfD, il y a plusieurs représentants des agences de sécurité, qui sont également infestées par des réseaux d'extrême droite. Par exemple, Jens Maier, juge au tribunal de district de Dresde, est député parlementaire de l'AfD depuis 2017.

Steffen Janich, officier de police de Saxe, est le chef local de l'AfD à Pirna et a été l'un des premiers à organiser une manifestation très agressive contre les restrictions sanitaires publiques en avril. Il a par la suite été suspendu de ses fonctions. Il a été nommé candidat pour l'AfD aux élections législatives fédérales dans la circonscription électorale de l'ancienne dirigeante de l'AfD Frauke Petry. Le député AfD de Bautzen, Karsten Hilse, est également policier. Lorsqu'il a pris la parole la semaine dernière au Parlement, il portait un t-shirt «Penseur non conformiste».

Le responsable carcéral Daniel Zabel, qui a passé un mandat d'arrêt contre un demandeur d'asile soupçonné d'un crime à des membres du milieu d’extrême droite et a ainsi déclenché le déchaînement à Chemnitz, est maintenant député parlementaire de l'AfD au parlement du Land de Saxe. il avait été condamné auparavant à une peine avec sursis.

Andreas Kalbitz (Source: Wikimedia / Professusductus)

On pense que Maier, Janich et Zabel sont membres de «l’aile» fasciste-radicale de l'AfD, qui continue de dominer le parti même si elle a été officiellement dissoute. Le leader de l'AfD dans le Brandebourg, Andreas Kalbitz, était l'un des principaux porte-parole de «l'aile», avec le leader de Thuringe, Björn Höcke. Cependant, Kalbitz a été expulsé de l'AfD suite à la découverte qu'il avait dissimulé son appartenance à une organisation néonazie qui a ensuite été interdite.

Cette expulsion est cependant purement cosmétique. La semaine dernière, Kalbitz se tenait notamment au premier plan devant la scène où son mentor politique, Alexander Gaulland, le chef du groupe parlementaire fédéral de l’Afd, a parlé lors d'un événement à Cottbus organisé par l’organisation de l'extrême droite Patrie future. Le rassemblement de Dresde a marqué le premier discours public de Kalbitz depuis son expulsion.

Gordian Meyer-Plath, qui a dirigé l'agence de renseignement du Land de Saxe entre 2013 et 2020, est actif à l'extrême droite. Il est membre du groupe violent d'étudiants Marchia Bonn et a été fortement impliqué en tant qu'informateur dans la construction du milieu extrémiste de droite dans le Brandebourg, qui avait des liens étroits avec la cellule terroriste fasciste NSU (Nationalsozialistischer Untergrund). En début d'année, il a été limogé par le ministre de l'Intérieur de Saxe, Roland Wöller, non pas à cause ses liens avec l’extrême droite, mais parce qu'il avait refusé de supprimer les informations recueillies sur l'AfD.

Le rassemblement de l'extrême droite à Dresde à l'occasion de l'anniversaire des pogroms de novembre 1938 souligne à quel point le virage vers la droite de l'État et de l'establishment politique est avancé. Tous les principaux partis en sont responsables. Les sociaux-démocrates ont rejoint le gouvernement du Land de Saxe en 2014 et les Verts ont suivi en 2019. Ils apportent leur soutien au ministre-président Kretschmer et à la couverture politique de la conspiration de droite au sein de l'appareil d'État. Le Parti de gauche soutient lui aussi fermement l’administration judiciaire et la police.

En revanche, les extrémistes de droite n'ont guère de soutien dans la population. Seuls quelques centaines de participants ont rejoint le rassemblement de Pegida à Dresde. Les extrémistes de droite sont délibérément entretenus par l’élite dirigeante afin d'intimider et de réprimer l'opposition croissante aux inégalités sociales, au militarisme et à la réouverture meurtrière de l'économie dans les conditions de la pandémie.

(Article paru en anglais le 14 novembre 2020)