Le monde pleure la disparition de la star argentine du football Diego Maradona

Par Rafael Azul et Andrea Lobo
1 décembre 2020

La star du football argentin Diego Armando Maradona, considéré avec Pelé comme le plus grand joueur de tous les temps, est décédé le 25 novembre à l'âge de 60 ans d'un arrêt cardiaque.

En plus de nombreux problèmes de santé sous-jacents, Maradona se remettait de l'ablation d'un caillot de sang au cerveau et subissait un traitement de sevrage de l’alcool dans la banlieue de Buenos Aires.

Sa mort a choqué le public, en Argentine et dans le monde. Les hommages et les rassemblements pour le pleurer ont commencé immédiatement dans toute l'Argentine et dans des villes du monde entier. Des centaines de personnes se sont rassemblées à Naples, en Italie, où Maradona a joué entre 1984 et 1991 alors qu’il était au sommet de sa carrière.

Le lendemain à Buenos Aires, des dizaines de milliers de fans portant des masques ont fait la queue, dans une file qui s’étendait sur dix pâtés de maisons, pendant des heures, pour rendre un dernier hommage à Maradona dont le cercueil fermé était exposé au palais présidentiel, la Casa Rosada,

Diego Maradona avec sa fille (source: Instagram Dalma Maradona)

L'événement était une tentative patente du gouvernement péroniste argentin du président Alberto Fernández d'exploiter le chagrin populaire pour en tirer un profit politique et fomenter le nationalisme. Fernández est confronté à des troubles croissants contre sa réponse austéritaire à la crise exacerbée par la pandémie de COVID-19. Le pays, bien que 31e en termes de population, a le neuvième plus grand nombre de cas de coronavirus au monde.

Beaucoup ont légitimement été sur les comptes de réseaux sociaux de Fernández pour souligner qu'ils avaient sacrifié l’organisation de veillées et d’enterrements véritables à leurs propres proches pour aider à contenir le virus, et qu'une commémoration plus sûre était possible.

Dans l'après-midi, la cérémonie s'est terminée lorsque la police anti-émeute a violemment attaqué les milliers de personnes faisant toujours la queue, et ceux qui se rassemblaient sur la Plaza de Mayo, à l’aide de balles en caoutchouc, de canons à eau et de tabassages. L'incident s'est produit après que les personnes qui attendaient soient devenues nerveuses face au harcèlement constant et aux pressions des forces de sécurité.

Le cercueil a ensuite été ressorti et des milliers de personnes ont accompagné le corbillard au cimetière en scandant «Diego n'est pas mort, Diego vit avec le peuple».

Au cours du week-end, les matchs de football professionnels ont été interrompus à travers le monde pour des minutes de silence, la projection de vidéos de Maradona et des commémorations. On assista à des scènes où joueurs, entraîneurs et personnels se montrèrent profondément attristés.

En Angleterre, les joueurs et les entraîneurs ont applaudi avec émotion avant un match de football entre Manchester City et Burnley alors que le but de Maradona contre l'Angleterre lors de la Coupe du monde de 1986 était projeté sur grand écran. Maradona y dribble cinq joueurs et dépasse le gardien pour marquer ce qui est considéré comme le meilleur but de l'histoire de la Coupe du monde (voir ici ).

Avant un match de rugby avec l'Argentine samedi, l'équipe des All Blacks néo-zélandais a déposé devant l’équipe argentine une réplique de son maillot national, avec le numéro 10 et le nom de Maradona inscrit au dos, avant d'exécuter la danse traditionnelle maorie, le Haka.

Les photos d'une peinture murale de Maradona dans une maison détruite par un obus dans la ville déchirée par la guerre de Binnish, en Syrie, sont devenues virales. L'artiste, Aziz Asmar, a déclaré: «Je l'ai beaucoup vu quand j'étais petit et j'admirais son style de jeu. Nous l'avons peint pour rappeler au monde qu'il y a des gens qui aiment le sport et vivent ici. »

Maradona a joué un rôle crucial dans la victoire de l’Argentine dans la Coupe du monde de la jeunesse en 1979 et la Coupe du monde de football en 1986, ainsi qu'en remportant les championnats des premières ligues en Argentine (Boca Juniors, 1981), en Espagne (Barcelone, 1983), en Italie (Naples, 1986-1987, 1989-1990) et la Coupe de l'UEFA en Europe (Naples, 1988-1989).

Sa maîtrise impeccable du ballon – dribbler, passer et recevoir le ballon en pleine course et avec changements de rythme – et son audace dans l'offensive ont créé un avant et un après dans l'évolution du football même. Ses activités ultérieures en tant qu’entraîneur, cependant, n'ont pas été remarquables.

Après avoir pris sa retraite en tant que joueur en 1997, les deux dernières décennies de sa vie ont été marquées par l’obsession des médias pour ses problèmes de toxicomanie, ses affaires et ses querelles d'argent. En même temps, les opinions franches de Maradona contre les inégalités et l'impérialisme, bien que politiquement confuses, lui ont valu la sympathie de larges couches de travailleurs et de jeunes du monde entier.

Il s'est orienté politiquement vers le péronisme en Argentine, Hugo Chávez au Venezuela, Fidel Castro à Cuba et d'autres forces populistes de la soi-disant «marée rose» en Amérique latine, qui prétendaient être les champions des opprimés tout en défendant les intérêts des classes dirigeantes nationales. Au contraire de ces forces, les sentiments contre les inégalités exprimés par Maradona, qui ne s'est jamais présenté aux élections ni ne recherchait de mérite personnel en politique, avaient un caractère authentique.

Avant, et surtout après sa mort, une foule de croisés moraux de la classe moyenne dans la presse écrite et les réseaux sociaux ont été poussés à l'action, dénonçant les sentiments de gauche exprimés par Maradona. Cherchant à dénigrer chacun de ses pas en hors du terrain, ils l'ont dépeint comme un toxicomane misogyne, une évaluation dépourvue de toute sobriété.

Maradona est né en 1960 et a grandi avec huit frères et sœurs à Villa Fiorito, un bidonville ouvrier marginalisé à l'extérieur de Buenos Aires. Sa famille, originaire de la province du Chaco dans le nord-ouest du pays, faisait partie d'une vague massive de migrants ruraux, poussés par l'appauvrissement des zones rurales vers les banlieues de Buenos Aires et forcés de travailler pour des salaires de misère, alors que l'économie argentine s'effondrait après son «âge d'or » post-péroniste.

Les médias nationaux ont commencé à prendre note de ses talents alors qu'il n'avait que 10 ans, alors qu'il jouait pour l'équipe de quartier «Red Star», dirigée par son père. A 13 ans, il n'a pas terminé son année de quatrième au collège. En 1976, alors qu'il venait d'avoir 16 ans, il a commencé à jouer comme professionnel pour Argentinos Juniors, où il s'est distingué en tant que meilleur buteur.

Le début de sa carrière a coïncidé avec la prise du pouvoir par une dictature militaire fasciste, qui renversa le gouvernement péroniste en mars 1976 et tua 30 000 ouvriers, jeunes et intellectuels.

Cherchant à détourner l'attention de la répression brutale, la junte militaire a brièvement enrôlé Maradona – déjà l'une des figures les plus populaires du pays – et l'a installé au commandement central pour des séances photos. Le dictateur Jorge Videla a profité une fois de l'occasion pour le féliciter personnellement. Des années plus tard, celui-ci s'est souvenu de l'incident en disant: «Même si nous avions remporté la Coupe du monde des jeunes en 1979, l’homme de main policier Videla nous a utilisés comme exemples. Il nous a fait couper les cheveux et faire le service militaire. »

Tout au long de sa carrière, il a été entouré de personnalités cherchant à exploiter autant sa popularité que ses scandales. Entouré de célébrité, de blessures et d'immenses attentes, il a été initié à la drogue à l'âge de 24 ans alors qu'il jouait pour Barcelone, ce qui a entraîné une lutte permanente contre la dépendance.

La plupart des ligues de football embauchent des joueurs et des entraîneurs du monde entier, et beaucoup sont issus de milieux pauvres comme Maradona ; l'histoire de sa vie a incarné l'espoir d'innombrables jeunes d'échapper à la misère économique grâce au sport.

Il rejoint ensuite Naples en Italie. Selon ESPN, il a dit qu'il voulait jouer là-bas « parce que c'est une ville pauvre, et je veux être l'idole des enfants pauvres de là-bas. » Près de 80 000 personnes se sont rassemblées pour l'accueillir à Naples. Il ne fait aucun doute que son talent et ses performances ont eu beaucoup à voir avec son rapport avec ses fans, en particulier les opprimés.

Lors d'un incident, Maradona a convaincu ses coéquipiers de Naples de jouer un match sur un terrain boueux dans un quartier pauvre afin de collecter des fonds pour permettre à une femme de payer un traitement médical coûteux. La direction du club lui avait ordonné de ne pas jouer de peur qu’il se blesse.

En 2000, il a condamné le pape Benoît XVI pour sa richesse: «Il vit dans un endroit aux toits d'or, alors que tant de gens ont faim.» Tout en entraînant les Sinaloa Dorados au Mexique, il a également déclaré: «L'homme qui part travailler à 4 heures du matin et ne peut pas rapporter 100 pesos. C'est là quelqu'un qui subi la pression parce qu'il doit nourrir ses enfants. Mon pot est plein. »

Il était également un opposant ouvert de l'oppression des Palestiniens par Israël et de la guerre impérialiste. Au milieu des manifestations de masse internationales contre la guerre des États-Unis contre l'Irak, il a défilé en Argentine avec une chemise qui disait «Stop Bush», avec le S de Bush changé en croix gammée, et a qualifié le président américain de «racaille humaine».

Des entretiens avec d'autres joueurs et avec sa famille montrent clairement que sa renommée et ses dépendances ont conduit à un énorme stress physique et émotionnel. Il a déploré à plusieurs reprises la douleur que cela a causé à ses proches. Au cours des derniers mois, il était aussi sans aucun doute conscient des politiques inhumaines d'austérité et d '«immunité collective» imposées par les péronistes.

Son manager, Stefano Ceci, a indiqué qu'il était devenu très isolé. «Récemment, il se laissait aller, physiquement et mentalement. Je pense qu'il était fatigué et s'est laissé mourir, il ne voulait plus vraiment vivre. »

Le chagrin populaire face au destin tragique de Maradona est pour bonne part la vibrante colère face aux inégalités sociales et à la guerre impérialiste partagée par les travailleurs et les jeunes du monde entier. Ces sentiments ne peuvent trouver un débouché progressiste que par la formation d'une direction socialiste et internationaliste politiquement consciente dans la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 30 novembre 2020)